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Paru en France en 2010
Autres livres de Terry Pratchett : Jeux de nains, L'Hiverrier, Monnayé

Passé une quinzaine de premier tomes plutôt époustouflants, lire un volume du Disque-Monde, c’est un peu retrouver un vieil ami qui radote mais qu’on a toujours plaisir à entendre. Avec ce 33e opus, Terry Pratchett nous ramène au coeur de l’Université de l’Invisible d’Ankh-Morpork, établissement où l’on étudie moins la magie que les plateaux de fromages.

Mais les sommets de l’université passent au second plan, car nous voilà dans les sous-sols et les cuisines. Nous y suivons Daingue, gobelin qui fabrique les dégoulinures des bougies et qui semble bien trop futé pour son poste. Mais aussi le fils d’un footballeur, une jeune fille au parlé vulgaire qui devient modèle pour armures de naines ou encore une cuisinière de nuit qui materne tout ce petit monde. Et pendant ce temps, les mages constituent une équipe de foot...

Difficile de trouver la moindre originalité dans Allez les mages ! qui déborde comme d’habitude de bons sentiments, bien qu’en la matière ce ne soit pas le pire roman du Disque-Monde. Le suspense sur la nature de Daingue est laborieux, les situations comiques déjà lues, mais l’ensemble conserve un semblant de rythme et l’on a plaisir à retrouver des personnages typiques de l’univers, comme le patricien Vétérini ou l’archicancelier Ridculle. On parvient même à s’attacher aux nouveaux personnages, plutôt bien travaillés.
L’univers du football n’est finalement pas si présent dans le récit, et n’exploite pas tout son potentiel.

Allez les mages ! reste un ouvrage moyen, au-dessus du lot des plus médiocres volumes de la série. Les personnages sont aussi attachants que l’intrigue est oubliable. Et on commence à bien connaître la cité d’Ankh Morpork. Le lecteur qui suit le Disque-Monde l’a peut-être même un peu trop fréquentée. 
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Paru en France en 2010

Au nord du monde est un roman intimiste décrivant la survie dans un futur ravagé, dont la dimension post-apocalyptique est à la fois omniprésente et jamais vraiment révélée.

Marcel Theroux nous plonge dans le quotidien de Makepeace, dernière habitante d’Evangeline, une ville de Sibérie dans un futur proche où le réchauffement climatique a permis de rendre le grand nord à peine plus supportable. Mais la Sibérie est surtout devenue le refuge de ceux qui cherchent à échapper au reste de la civilisation.

J'ai amassé un éclat d'aile noircie parmi les débris pour m'en faire un souvenir, et je l'ai transformé en une croix minuscule que j'ai portée attachée à un lien autour du cou.

Si ce qui a conduit à la décadence du monde n’est jamais détaillé, quelques indices évoquent à la fois une catastrophe nucléaire, des guerres et une série de crises économiques et climatiques. Les parents de Makepeace étaient des colons venus avant cette fin annoncée, pour retrouver un mode de vie plus authentique, qu’ils croyaient plus sain.

Et tout au long du roman perle l’idée de l’opposition entre ces bourgeois désireux d’abandonner la ville et son luxe, la tête pleine de valeurs et de beaux principes, face aux autochtones, les Toungouses et les Russes, qui eux rêvent d’un inaccessible confort et ne comprennent pas ces étrangers qui s’en débarrassent.
L’humain retourné à sa nature sauvage, impitoyable, est au final mieux armé pour survivre que l’idéaliste.

Ils ont construit une potence ce soir-là et à l'aube on nous a fait sortir au pas.

Makepeace, dernière survivante de sa famille, marquée au visage par une agression remontant à son adolescence - et depuis, souvent prise pour un homme - est ainsi confrontée à un monde sauvage où les survivants vivent de la traite d’être humains, se replient en cultes désespérés, échangent le produit de la chasse, se méfient les uns des autres.

Depuis le toit, leur feu se réduisait à une minuscule lueur jaune dans les ténèbres. La ville était tellement silencieuse qu'un grognement ou un rire indistinct traversait parfois le fleuve jusqu'à moi.

Avec une écriture envoûtante, Marcel Theroux dresse le portrait d’une femme qui n’est brisée qu’en apparence, car en elle se cache l’espoir, matérialisé dans cet avion qui s’écrase près de sa ville. L’espoir de retrouver quelque part la vie qu’elle a manqué. Mais ce serait compter sans la nature humaine, sans ces camps d’exploitation où elle finit par se retrouver, sans les zones irradiées où l’on envoie de pauvres hères chercher du matériel. Sans sa propre nature, puisqu’elle même passe du côté des gardiens, pour survivre, ou bien pour mieux vivre.
Il s'avère difficile de cesser de tourner les pages de ce roman habité, dont la voix résonne encore longtemps dans la tête après l’avoir refermé. Le style emporte le lecteur, avide de ces paysages gelés, de cette lutte permanente pour dénicher à manger, à parler, à aimer. Chacune des pensées de Makepeace sonne juste, et c’est tout ce qui fait la force du roman.

Au nord du monde est un grand livre. Pesant, terrible indéniablement, mais chargé d’un souffle quasi mystique avec cette héroïne si pragmatique et pleine de rêve à la fois. Un roman qui évoque trop bien à quoi ressemblerait notre monde après une catastrophe nucléaire. A lire absolument.
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Paru en France en 2010
Autres livres de L.L. KLoetzer : Anamnèse de Lady Star
Chronique publiée dans Présences d'Esprits n°83

C’est après avoir découvert Anamnèse de Lady Star, la dernière œuvre du couple Laurent et Laure Kloetzer, que je me suis attaqué à « Cleer, une fantaisie corporate », leur premier livre en commun.
Si l’on retrouve dans Cleer quelques éléments présents dans Anamnèse, notamment l’idée de lire et d’altérer la psyché humaine via des éléments clefs, comme s’il ne s’agissait que d’un code à cracker, l’ouvrage offre un univers très différent.

Le récit prend place, semble-t-il, dans un futur très proche, voire un contemporain alternatif. Mais le lecteur ne saura rien de ce futur, car tout se concentre à l’intérieur du Groupe, une multinationale ramifiée sur divers secteurs, qui gère des projets aussi divers que des plateformes de vente en ligne ou de la recherche avancée en agriculture transgénique, en cosmétique...
L’histoire est comme prise au piège par ce Groupe, et même lorsque l’on quitte les parois vitrées du gigantesque siège social, le reste du monde est abordé comme une série d’obstacles et de paramètres pouvant servir ou desservir la multinationale. Cela finit par donner un sentiment de flottement claustrophobique, de point de vue tourné vers l’intérieur. On sort presque épuisé de cette lecture.

Nous suivons deux personnages, Vinh Tran et Charlotte Audiberti, responsables de la Cohésion Interne, le service qui défend les intérêts du Groupe, qui prend en charge les dysfonctionnements, qui limite la casse avant que l’image de Cleer n’en pâtisse.
Leurs missions, qui sont également des évaluations pour leur parcours dans le Groupe, forment une série de nouvelles rafistolées ensemble. Si les deux héros évoluent tout au long du récit, il manque peut-être d’un fil narratif autre. Mais les trajectoires de Vinh et Charlotte sont suffisamment passionnantes pour qu’on oublie cette segmentation.
Enquête sur une série de suicides, lutte contre un syndicat agricole, recherche d’un hacker ou plongée dans la jungle du Viet Nam sur fond de complot... Jamais la moralité du Groupe n’est mise en cause, tout est envisagé en termes d’objectifs à atteindre, de rapports à donner. Tandis que Vinh Tran analyse froidement les situations, Charlotte fait de plus en plus jouer son intuition. Son empathie lui permet d’entrer dans la peau de l’autre, jusqu’à connaître ses pensées, ses mots de passe. Et pourtant, ses actes demeurent déshumanisés, amoraux, car elle ne sert que Cleer, dans une course verticale à la carrière, dans cette tour de verre où les costumes sont blancs, comme un idéal absolu.  Un fond de mysticisme teinte l’univers de L.L. Kloetzer. Les techniques managériales et les formations du Groupe vont au-delà de la psychologie pour entrer dans la manipulation mentale. Cela m’a souvent évoqué certaines sectes bien connues qui noyautent des entreprises.


Cleer est un livre expérience. Une fois l’ouvrage refermé, difficile d’expliquer ce qu’on a lu. Faut-il y voir une satire de certaines multinationales existantes ? A quel point s’éloigne-t-on de la réalité ? La caméra des auteurs flotte tellement au-dessus des personnages que le contexte en est gommé. Et leurs motivations dérivent progressivement vers quelque chose d’autre. De non humain. Cleer fait sans aucun doute partie de ces livres qui vous laissent longtemps un sentiment de malaise indéfinissable. C’est ce qui en fait un livre réussi.
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