Paru en France en 2012

Vortex est le dernier volume de la trilogie du Spin de Robert Charles Wilson. Après Spin, ses mystères et ses personnages envoûtants, puis Axis, qui poursuit avec moins de brio les interrogations sur la nature des Hypothétiques - ces extraterrestres qui relient les mondes et enferment la terre dans une singularité - Vortex renoue avec le souffle initial.

Vortex alterne entre deux époques. Un présent qui se situe entre Spin et Axis, sur Terre. Une jeune docteur d’un institut / asile qui accueille les vagabonds et un policier placide et vaguement impliqué dans un complot plus large, s’intéressent à un jeune homme un peu simplet, Orrin Mather, qui écrit sur des carnets un bien étrange récit prophétique. Cette partie, très trhiller, est aussi passionnante qu’un bon roman policier.

L’autre époque, c’est le contenu de ces carnets. L’histoire démarre dix mille ans plus tard, sur une planète où Turk Findley, enlevé par les Hypothétiques à la fin d’Axis, resurgit soudain. Et ce futur ne manque pas de sense of wonder. Nous retrouvons ainsi Vox, un archipel constitué d’îles mobiles, conduit par des fanatiques reliés entre eux par des implants, partageant ainsi les émotions et les opinions. Cette démocratie malade est persuadée qu’elle doit unir son destin avec les Hypothétiques et ira jusqu’à revenir sur une Terre dévastée pour atteindre son but.
Turk devra démêler le vrai du faux, accompagné d’Allison, une femme dont la personnalité initiale a été remplacée par celle d’une jeune fille ayant vécu des millénaires plus tôt, et par Isaac Dvali, le jeune garçon vu dans Axis et pris pour un dieu par les croyants.

Bien sûr, les deux époques son connectées au-delà des simples carnets, et les pièces du puzzle finissent par s’assembler jusqu’à une conclusion vertigineuse quoiqu’un tantinet précipitée. Si le rythme était parfois inégal dans Axis, il est parfait dans Vortex, haletant. Les personnages retrouvent une épaisseur, sans peut-être atteindre celle de Spin, mais l’aventure et l’extraordinaire viennent largement contribuer à l’immersion. L’anti-fanatisme religieux est parfois un peu démonstratif et moralisateur, mais le jeu sur les réalités, les récits et autres journaux intimes à la fois sources et conséquences, ces subtils parallèles avec l’écriture voire l’écrivain lui-même ajoutent à la profondeur du tout.

On termine Vortex en prenant un soudain recul sur les trois opus de la trilogie. Ce dernier volume a la force de faire oublier les quelques ellipses et défauts pour laisser une impression d’ensemble à couper le souffle. On se prend à repenser, une fois les révélations saisies, aux implications de chaque scène lue depuis Spin. Un tour de force.


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Paru en France en 2009

Axis est le second volume de la trilogie de Robert Charles Wilson, entamée par l’inoubliable Spin. Après ce premier tome où nous suivions des destinées alors que la Terre se retrouvait prisonnière d’une bulle et que l’univers accélérait autour d’elle, Axis nous projette sur Equatoria, une planète connectée à la Terre par un immense portail.

L’énigme se poursuit concernant les Hypothétiques, ces entités extraterrestres responsables de tant de bouleversements : la sphère autour de la Terre, l’arche qui relie les planètes ou encore de mystérieuses pluies de cendres sur Equatoria, qui laissent pousser des formes étranges et à moitié vivantes. Même si davantage de questions sont soulevées que de réponses apportées, l’intérêt pour ces mystères est maintenu.

En revanche, ce tome, peut-être le ventre mou de la série, supporte difficilement la comparaison avec Spin pour ce qui est de ses personnages, finalement peu attachants. Ici, pas questions de les suivre depuis l’adolescence. Nous attrapons au vol la vie de deux adultes sur Equatoria. Lise, jeune femme en quête d’explications à la disparition de son père, et Turk Findley, aviateur baroudeur désabusé. Deux personnages dont les personnalités à la limite du cliché et le téléscopage sur des situations qui arrangent le scénario forment sans doute le point faible d’Axis.

Le couple, en quête des fameux « quatrième âge », ces humains ayant ingéré un médicament martien basé sur la biotechnologie des Hypothétiques, croisera quelques personnages rescapés de Spin ainsi qu’un jeune garçon aux pouvoirs étranges qui pourrait être la clef dans la communication avec les extraterrestres.

Qu’on ne se méprenne pas, le récit reste passionnant et maîtrisé, versant autant dans l’aventure que Spin touchait à l’intime et la psychologie de ses héros. Le sense of wonder, tout comme le rythme, ténus dans la première moitié, regagnent en intensité sur la fin de l’ouvrage. Reste que là où Spin soulevait son lecteur, Axis ne fait que l’intriguer. Là où Spin laissait partager l’émotion de Tyler, Jason et Diane, le sort de Turk et de Lise dans Axis suscite à peine davantage que de l’indifférence.

Axis est un trait d’union entre Spin et Vortex, un milieu de trilogie qui remplit son rôle, qui pourrait même être qualifié de très bon roman s’il n’était éclipsé par l’excellence du premier tome. Reste à voir si le souffle reprend dans Vortex, qui doit clôturer ce qui est aujourd’hui considéré comme une trilogie majeure de la science-fiction moderne.

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Paru en France en 2007

Premier tome de la trilogie Spin - Axis - Vortex, ce roman de Robert Charles Wilson est parfois présenté comme un ouvrage de hard science. A tel point que je m’attendais à un texte quasi inaccessible sans bagage scientifique. Il n’en est rien. Le contexte est limpide et le texte met surtout en avant des personnages d’une présence extraordinaire.

Nous suivons Tyler Dupree, à travers des aller-retours entre le temps présent et des flashbacks, depuis son adolescence auprès de ses riches voisins, la famille Lawton. Avec Jason et Diane Lawton, il assistera à la disparition des étoiles : la Terre est recouverte d’une membrane opaque, par une puissance inconnue, et le temps s’écoule différemment de chaque côté. Tandis qu’une génération s’écoule sur Terre, des millions d’années défilent dans l’univers, menaçant notre planète d’être détruite par la décadence accélérée du Soleil. Qui a enveloppé ainsi la Terre ? Dans quel but ?

Dans ce contexte, Tyler observe l’ascention de Jason Lawton, qui devient le spécialiste mondial de ce phénomène appelé Spin, et le rejoindra dans son obsession de comprendre, en tant que son médecin personnel. En parallèle, Diane, dont il est amoureux, se perd dans un fanatisme religieux lié à la fin du monde.

L’humanité de ce trio est époustouflante. Leurs imperfections, cette intimité que l’auteur crée entre le lecteur et le parcours de ces jeunes soumis à un bouleversement planétaire, créent une alchimie rarement lue. Cette manière dont les idéaux, ou tout simplement le bonheur, file entre les doigts de chacun, comme si nul ne pouvait le retenir. Sans oublier l’arrière plan de sense of wonder, quand on saisit peu à peu le fonctionnement du Spin, quand la planète Mars se retrouve impliquée mais soulève alors de nouvelles interrogations.

Le style est sobre sans être simpliste, parvient juste à se faire oublier pour laisser passer le récit au premier plan.

Raconter des personnages sans pour autant reléguer l’anticipation à un simple décor, c’est tout l’enjeu de la bonne science-fiction, et Spin y parvient haut-la-main. Addictif, on retourne à l’ouvrage en manque de son ambiance contemplative et rythmée à la fois. Et bien sûr, comme il ne livre pas toutes les clefs du phénomène, il appelle une suite.


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Paru en France en 2008

Je découvre le post-exotisme avec cet ouvrage de Lutz Bassmann, l’un des alias du fameux Antoine Volodine. Et je dois reconnaître que l’auteur est exceptionnel dans cette manière de laisser transpirer une sensation de rêve, pas seulement à travers le flottement de ses situations, qui traversent sans cesse la frontière de l’onirique, mais à travers un style et une force d’évocation peu communs.

Dans Avec les moines soldats, Lutz Bassmann nous propose un univers post-apocalyptique où l’humanité décline après ce qu’il semble être une guerre totale. Des restes de conflit agitent encore ces univers plus ou moins connectés de villes à moitié abandonnées, d’adultes sans enfants qui survivent tout en étant conscients de leur fin. Notamment une guerre sociale opposant prolétaires et capitalistes qui entre en résonnance avec ces noms et lieux rappelant les pays de l’Est.

Le vernis vitrifiait tout du plancher au plafond, y compris les rares objets, le linge, par exemple, ou les rideaux de la salle de bains et la bouteille de shampoing. On avait l'impression qu'une bave avait été répandue de façon régulière et soigneuse sur le décor, puis qu'elle avait durci.

Une mystérieuse Organisation tente de sauver le genre humain en usant de chamanisme et en envoyant ses agents conditionnés dans des missions plus ou moins étranges, qui les font franchir une sorte de voile de la réalité. Ainsi Schwann tentera l’exorcisme d’une maison, à moins que ce ne soit l’inverse. Brown approchera une petite fille araignée venant d’un autre monde, depuis un hôtel en proie à un incendie invisible. Et Monge se perdra dans son inimité avec Fuchs, y compris après sa propre mort.

Des particules de charbon tourbillonnèrent dans son sillage. La couverture était collée à elle et elle soulignait l'extrême bizarrerie de sa structure osseuse.

On pourra reprocher que par moment, la main de l’auteur marionnettiste soit un peu trop présente, comme dans se passage chargé de répétitions à la manière d’un mantra, ou dans cette scène de l’hôtel qui revient une seconde fois dans le livre avec des mots totalement différents mais avec la même ambiance et les mêmes faits. L’auteur démontre sa maîtrise technique mais flirte avec l’expérimental démonstratif.

On ne peut cependant qu’admirer la puissance immersive de Volodine. Rares sont les auteurs à saisir si bien la matière dont sont faits les rêves, oscillant toujours entre l’inquiétant, la fascination et l’imprévisible. Avec les moines soldats laisse le sentiment de ne jamais avoir délivré toutes ses clefs, mais en même temps d’avoir ouvert quelques portes sur d’étranges tunnels.
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Paru pour la première fois en 2007, réédité en 2017 chez Mare Nostrum, Vous aurez de mes nouvelles dans les journaux n’a de fantastique que la précocité de son héroïne Elvira, capable de rédiger son journal dès l’âge de trois ans.

L’ouvrage se porte davantage sur le noir et le thriller, mais j’en parle quand même ici. Alors que Catalan Psycho versait dans une surenchère de sordide parodique et que l’extraordinaire Requiem pour une racaille foisonnait de degrés de lecture et terrifiait par sa profondeur, "Vous aurez de mes nouvelles" est un roman bref, lapidaire, choc. Presque une novella tant il est court, presque une pièce de théâtre tant ce roman choral enchaîne les scènes brutes, les pensées sans analyse.

Gil Graff nous propose le parcours d’une fillette dans une famille déglinguée. Sa mère, jeune infidèle, nymphomane vénale, grasse et stupide, et son père Tom, le beau mécano un peu simple qui l’aime malgré tout, qui ferme les yeux quand la couleur de la peau de sa fille montre qu’elle n’est pas de lui. Elvira, trop intelligente pour son âge, se trouve être adultophile. Tom est pour elle, et le jour de ses quinze ans, elle lui offrira sa virginité. Et malheur à ce qui barre son chemin, qu’il s’agisse de sa propre mère, ou d’un simple chien.

Le roman s’écarte par moments du point de vue d’Elivra pour nous plonger dans celui des autres personnages de la pièce. Tom, le patron du garage Roger, Chantal l’amie lesbienne d’Elvira et d’autres encore. Moins glauque que d’autres livres de la même auteure - parfois même curieusement sage quand on connaît Graff - celui-ci joue néanmoins sur le cru, le sexe, l’immoral. Gil Graff sait appuyer là où ça dérange le lecteur, elle flirte avec l’inconfort comme on promène quelqu’un dans une voiture un peu molle, juste au bord de la nausée sans jamais s’y jeter.

On pourra regretter qu’une fois les mécanismes du scénario éventés, vers la moitié de l’ouvrage, il n’y ait guère de surprise quant à l’inéluctable progression d’Elvira. Mais ce n’est pas un livre de coups de théâtre. C’est un livre qui interroge le voyeurisme du lecteur et son goût pour le fait divers. En ces époques de néo-puritanisme, il aurait même des relents de subversif. A découvrir, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Paru en France en 1993

Premier ouvrage du cycle de la Culture, mais souvent considéré comme le troisième dans l’ordre de lecture français, Une forme de guerre se démarque quelque peu de L’homme des jeux et de L’usage des armes.

Iain M. Banks ne nous offre pas ici la tension haletante du premier ni la vertigineuse profondeur du second. Une forme de guerre est un space-opéra d’action bien plus classique, un road-movie de l’espace bien rythmé par des cascades ou des plans grandioses et cinématographiques.

Pour une fois, nous ne suivons pas un mercenaire de la Culture  - cette hégémonie spatiale utopique et pacifique - en contact avec d’autres civilisations, mais au contraire un de ses opposants farouches, le métamorphe Bora Horza Gobuchul.

Convaincu que la Culture, avec ses intelligences artificielles et son influence aseptisée dans l’univers, finira par mettre en péril civilisations et libre arbitre, Horza choisit le camp des Idirans, de pieux tripèdes en guerre avec la Culture. Il est chargé pour eux de récupérer un Mental, une intelligence artificielle ennemie cachée sur un lointain système.

L’ouvrage nous propose alors le périple du métamorphe, la manière dont il s’immisce à bord d’un engin de pilleurs de l’espace dont il emmènera les membres jusqu’à son but en passant de nombreux obstacles et débarquements tumultueux. Des villes navires à la dérive sur un océan orbital menacé de destruction, des poursuites en vaisseau, une infiltration dans un complexe souterrain... Le tout en devant garder l’œil sur Balvéda, agente de la Culture qu’Horza a faite prisonnière. Les thèmes, quoique classiques, sont bien amenés, et l'on appréciera cette ambivalence portée sur la Culture : Horza a-t-il raison de la détester ou bien se fourvoie-t-il depuis le début ?

L’ouvrage se lit avec plaisir, c’est un space-opéra parfaitement scandé, mais l’on ne peut éviter la comparaison avec les deux précédents tomes. On regrettera en effet des personnages moins attachants, héros inclus, et une écriture, comme un scénario, bien plus élémentaires, et de moindre portée philosophique.

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Paru en France en 1998, retraduit en 2017

Alice Automatique est le troisième ouvrage de Jeff Noon, et vient de bénéficier d’une nouvelle édition chez La Volte, ainsi que d’une nouvelle traduction.

J’avais adoré l’univers cyberpunk, musical et surréaliste de Jeff Noon dans Vurt, Pixel Juice et Intrabasses, qui comptent parmi mes ouvrages préférés. J’avais apprécié Pollen, Nymphormation et Descendre en marche, même si j’avais moins accroché.

Pour cet Alice, j’avoue être déconcerté. Tout au long du roman, quand bien même on est emporté par la plume fluide de l’auteur, on se demande ce qu’on a entre les mains. En gardant un ton assez jeunesse, Jeff Noon nous livre sa vision d’un troisième tome d’Alice au Pays des Merveilles. Ce n’est pas tout à fait un hommage à Lewis Carrol, mais ce n’est pas non plus un détournement. Et si l’on retrouve quelques éléments de l’univers de Vurt, comme les fameuses plumes, ce n’est pas non plus une version sombre ou adulte d’Alice.

La jeune fille, avec une logique propre qui ressemble souvent à de la sottise, poursuit son perroquet, passe à travers une horloge et se retrouve propulsée dans un 1998 alternatif, à Manchester. Là, les humains sont devenus des hommes-animaux, et certains d’entre eux sont assassinés lors de mystérieux « puzzlomeurtres ». Sur chaque scène de crime, Alice retrouve une pièce d’un puzzle qu’elle cherche à compléter pour revenir au XIXe siècle. Mais elle est bientôt accusée des meurtres par les boarocrates, hommes serpents qui représentent l’administration. Aux côtés d’Alice, sa poupée Celia devient un automate animé par des termites et ressemble de plus en plus à l’Alice originale...

La richesse d’imagination - les néologismes sont bien sûr de la partie - n’a rien à envier à celle de Charles Dogdson. Tout est foisonnant, et les actions s’enchaînent à un rythme effrenné, entre poursuites et comptes à rebours. Le livre est si vite terminé qu’il est difficile de le digérer.


On sent bien qu’Alice Automatique est un bijou littéraire bien scandé, mais il a parfois du mal à s’extirper du pur exercice de style, là où d’autres romans de Noon cachent derrière la forme et la musicalité davantage d’épaisseur. Reste un excellent moment de lecture, qu’on relirait presque une seconde fois tant persiste le sentiment qu’on a manqué des détails.

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Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.

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Paru en France en 2010
Autres livres de Terry Pratchett : Jeux de nainsL'HiverrierMonnayé

Passé une quinzaine de premier tomes plutôt époustouflants, lire un volume du Disque-Monde, c’est un peu retrouver un vieil ami qui radote mais qu’on a toujours plaisir à entendre. Avec ce 33e opus, Terry Pratchett nous ramène au coeur de l’Université de l’Invisible d’Ankh-Morpork, établissement où l’on étudie moins la magie que les plateaux de fromages.

Mais les sommets de l’université passent au second plan, car nous voilà dans les sous-sols et les cuisines. Nous y suivons Daingue, gobelin qui fabrique les dégoulinures des bougies et qui semble bien trop futé pour son poste. Mais aussi le fils d’un footballeur, une jeune fille au parlé vulgaire qui devient modèle pour armures de naines ou encore une cuisinière de nuit qui materne tout ce petit monde. Et pendant ce temps, les mages constituent une équipe de foot...

Difficile de trouver la moindre originalité dans Allez les mages ! qui déborde comme d’habitude de bons sentiments, bien qu’en la matière ce ne soit pas le pire roman du Disque-Monde. Le suspense sur la nature de Daingue est laborieux, les situations comiques déjà lues, mais l’ensemble conserve un semblant de rythme et l’on a plaisir à retrouver des personnages typiques de l’univers, comme le patricien Vétérini ou l’archicancelier Ridculle. On parvient même à s’attacher aux nouveaux personnages, plutôt bien travaillés.
L’univers du football n’est finalement pas si présent dans le récit, et n’exploite pas tout son potentiel.

Allez les mages ! reste un ouvrage moyen, au-dessus du lot des plus médiocres volumes de la série. Les personnages sont aussi attachants que l’intrigue est oubliable. Et on commence à bien connaître la cité d’Ankh Morpork. Le lecteur qui suit le Disque-Monde l’a peut-être même un peu trop fréquentée. 

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Paru en France en 1997

Premier roman de l’auteur et éditeur Philippe Ward, revu et corrigé en 2013, Artahe nous plonge dans un fantastique assez unique en son genre, avec ses touches d’épouvante, de roman de terroir et de polar.

Il fait partie de ces livres toujours fascinants qui nous plonge dans une petite communauté isolée lourde de secrets. Philippe Ward nous envoie à Raynat, un hameau des Pyrénées coupé du monde dès qu’il se met à neiger. Vivant lui-même en Ariège, l’auteur a su donner un accent réaliste à ses descriptions et au fonctionnement de la municipalité.

Arnaud quitte le stress de la région parisienne pour revenir s’installer à Raynat, auprès de sa tante Berthe qui l’a élevé. Mais ce retour semble également signer celui d’un ours mystérieux qui massacre hommes et bêtes. Peu à peu, le lecteur réalise que le village cache un culte dédié au Dieu-ours Artahe, et durant tout l’ouvrage, on ne cesse de se demander qui fait partie ou non de cette étrange secte, et si les pouvoir de ce Dieu-ours sont réels ou imaginaires.

L’intrigue a beau se dérouler principalement en extérieur, Philippe Ward parvient à laisser un sentiment claustrophobique, comme si l’on était prisonnier nous aussi du village de Raynat et de ses petits complots qui oscillent toujours entre rancœurs de clocher et une réalité plus sombre, derrière la trame « terroir » de l’ouvrage. Les passages évoquant le culte de l’ours à différente époques ajoutent à la dimension fantastique d’Artahe, dont on tourne les pages pour avoir le fin mot de l’histoire, à la manière d’un bon polar. Mention au personnage de Berthe, qui évolue sans qu’on s’en aperçoive de la vieille dame pleine de sagesse à un personnage bien plus malsain. Et nul n’est tout blanc et tout noir, chacun a ses motivations, ses raisons qui semblent toutes justifiées, du berger qui protège ses animaux au défenseur des plantigrades qui veut créer un parc naturel.


Artahe est ce que j’appellerais un excellent thriller des Pyrénées. La montagne, le petit village de Raynat sont des personnages à part entière. Et même si Philippe Ward ne verse jamais dans l’horreur proprement dite, cette histoire de Dieu-ours, sanguinaire et s’accouplant avec des humaines, laisse quelques frissons.
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Paru en France en 1992
Autres livres de Iain M. Banks : L'homme des jeux

Dans le cycle de la Culture de Banks, L’homme des jeux était un fin divertissement. Avec L’usage des armes, on franchit une étape vers un roman bien plus profond, parfois bouleversant. Du coup la suspension d’incrédulité est plus facile, dans cet univers un peu trop anthropomorphe qui en devient presque un décor anecdotique.

Encore une fois, la Culture, cette civilisation interplanétaire apaisée et d’un niveau technologique incomparable, n’est vue qu’en creux puisque le récit évoque ses interactions indirectes avec des peuples moins avancés, déclenchant des guerres pour obtenir la paix, sacrifiant ici et là pour des objectifs politiques à long terme, influençant derrière le rideau.
Et pour arriver à ses fins, elle utilise notamment un mercenaire, Chéradénine Zakalwe. L’usage des armes est son histoire.

Le roman n’est pas chronologique. Ainsi les chapitres oscillent entre diverses missions du passé et du présent de Zakalwe, mais évoquent aussi la jeunesse de cet homme, mûri dans la guerre et adopté par la Culture, pour retourner à la guerre et y employer ses talents incomparables de stratège et de meneur d’armées.
Si l’on se régale déjà du dépaysement - l’ouvrage ne manque pas de sense of wonder - ou de l’intelligence déployée par le héros pour dénouer, s’en sortant parfois à moitié mort, des situations qui semblent inextricables, une autre force émerge de l’histoire.

Cet épuisement moral de Chéradénine, obéissant ou désobéissant à la Culture, massacrant sans percevoir les buts finaux, passant d’un camp à l’autre selon des plans obscurs, jouant le jeu des bons ou des mauvais sans distinction. Ce moment où il échappe aux missions, trouvant un semblant d’amour dans une cabane sur la plage, sur une planète où le concept d’habitation fixe est pourtant inconnu, mais finissant à nouveau par un départ poignant, comme si nulle stabilité ne serait jamais autorisée dans son existence. Et toujours cet usage des armes qui le ronge, ces décisions de tuer au service d’un hypothétique plus grand dessein, ou simplement pour exécuter les ordres, payer sa dette à la Culture. Enfin ces références à un trouble passé, une famille déchirée, une mystérieuse chaise, qui amènent d’ailleurs à un twist final inattendu.

L’usage des armes est un roman fort où la Culture apparaît terriblement manipulatrice, sacrifiant des vies sans état d’âme, mais toujours à travers l’emploi de Chéradénine Zakalwe, ne se salissant ainsi jamais les mains. Et cet unique personnage, obscur et déchiré, est un centre de gravité qui absorbe totalement le lecteur.

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Paru en France en 2005

Meddik, roman SF que l’on pourrait qualifier de profondément noir, nous place dans la tête d’un tortionnaire. Noir n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. L’ouvrage verse plutôt dans un sadisme nonchalant, qui n’en est que plus terrible.

Dans un futur indéterminé, où les hommes vivent sur Terre autant que sur Mars, nous suivons la vie de John Stolker, riche enfant de la caste dominante des Justes. D’une université flottante aux immeubles de son implacable père, il rejette déjà ce monde où drogues - à travers des cigarettes à l’héroïne - et sexe ne lui suffisent plus.

Thierry Di Rollo nous donnes accès aux pensées de son personnage, qui ne sont que mépris pour une Terre devenue folle. Au point que John Stolker glissera dans le monde d’en bas, celui des quartiers pauvres en guerre, dans un éternel conflit entre deux castes de croyants et les guerrilleros athées, tandis que des vautours mutants piochent les humains en fondant depuis les cieux. John se fait guerrillero, et massacre ennemis autant que collaborateurs et proches, donnant la mort et torturant par plaisir chaque fois que le lecteur croit que, cette fois, il épargnera.

Meddik est un enchaînement de situations sordides, hallucinées, à travers les yeux d’un tueur sans cesse sous l’emprise de la drogue, qui a la vision, à l’horizon, d’un éléphant géant, le fameux Meddik. Un mysticisme sombre teinte l’ouvrage, à travers ces hallucinations, et ce qui semble être un destin. D’autres thèmes, toujours traités sous l’angle du noir, viennent ajouter à l’ambiance oppressante. Ce père dont on se venge en devenant plus monstrueux encore, la paternité elle même, mise en échec, la foi contre le nihilisme, l’impunité.

L’écriture est prenante, parfaitement scandée. Chaque meurtre saisit aux tripes, car Thierry Di Rollo réussit à donner à toutes les victimes une épaisseur, une raison de vivre. Ce ne sont pas juste des morts, ce sont des personnes que tue John Stolker. Par moments, la cruauté gratuite de son personnage est à la limite de devenir celle de l’auteur, et c’est sans doute ce que l’on pourrait reprocher au roman.

Meddik est un ouvrage qui dérange, qui donne vie aux pensées les plus noires de celui qui n’a plus de frein à ses pulsions. Contre un futur impitoyable, Thierry Di Rollo oppose un personnage pire encore, que l’on ne peut s’empêcher de suivre, enchaîné à sa folie.

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