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Paru en France en 1982

Ce roman de Jacques Abeille, qui a failli ne jamais voir le jour en raison de difficultés éditoriales, est paru en littérature blanche mais il est bel et bien fantastique. Avec cet incroyable qui se glisse naturellement dans un quotidien aux airs sérieux et rationnels, je serais tenté de le classer dans le réalisme magique, aux côtés du Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

 

Les jardins statuaires, c’est ce pays sans villes, seulement semé de grands domaines entourés de hauts murs, dans lesquels on cultive des statues à la manière de plantes. Les jardiniers ne sculptent pas, ils taillent pour éviter des excroissances qui gâcheraient le résultat final.

Nous suivons le narrateur qui, venu de l’extérieur sans que l’on ne sache jamais d’où, visite ces domaines avec l’œil de l’anthropologue. Séjournant dans un hôtel désert, il s’attache à coucher sur le papier, chaque soir, les coutumes et rites de cette étonnante civilisation, qui met un point d’honneur à appliquer toutes les règles d’hospitalité vis-à-vis du voyageur.

 

Envoûtante, contemplative, une grande partie de l’ouvrage se fait ainsi descriptive, et nous sommes pris à ce jeu de l’explorateur qui tente, sans jamais juger, de rendre compte d’un univers.

 

Sans jamais juger. De quel droit s’autoriser l’opinion, tout étranger à des traditions ? C'est bien dans ce parti-pris initial que le roman puise son ingéniosité. Car c’est tout l’inverse qui se produit. Lentement, insidieusement, par petite touches, on sent poindre l’implacable verdict.

 

D’abord avec complaisance et une rigueur d’archiviste, le narrateur dévoile les techniques de culture des statues. Ces jeunes hommes quittant leur domaine d’origine à la manière d’un compagnonnage, les rites liés aux anomalies avec ces étranges statues malades dont on se débarrasse, ou encore les femmes vivant à l’écart, avec leur domaine dans le domaine.


"J'y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d'être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. Et tous ont pressenti que, par là, la terre nous faisait signe. La terre est pénétrée de notre sueur, elle en est travaillée. Quand les hommes œuvrent, quand les hommes font l'amour, quand ils peinent et quand ils jouissent, ils suent."

 

Mais plus le narrateur s’intègre aux jardins statuaires, devenant une sorte de citoyen d’honneur, plus on le sent retenir par-devers lui une opinion sur ce qu’il observe. Ces femmes discriminées, cette prostitution qui fait honte. Au nord, ces steppes sauvages avec des nomades qui représentent à la fois liberté et barbarie. Ce domaine perdu, envahi par des statues folles et gigantesques, où le narrateur se permettra l’amour, abandonnant définitivement sa neutralité. Les révélations sur l’hôtel, les dessous peu reluisant d’une morale d’apparat, la face soudain retournée d’un monde qui paraissait réglé comme une horloge.


"Elle était debout au-dessus de moi, décrochant le baudrier, débouclant aussi une ceinture que je découvrais seulement et à laquelle pendait une dague toute semblable à celle de l'homme mort."

 

Les jardins statuaires forment un voyage. Pas seulement dans ces contrées fantastiques, décrites jusqu’au détail le plus infime, mais en soi. Peut-on se contenter d’être l’observateur d’un environnement ? Le doit-on, quand l’équilibre d’immuables traditions n’est qu’une fragile vitrine ? Le roman de Jacques Abeille est un tour de force, entre symbolisme et philosophie, qui ne peut pousser qu’à découvrir ses autres ouvrages.

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Paru en France en 2022

Après « Un homme d’ombres » Jeff Noon poursuit sa série d’enquêtes du détective John Nyquist. Il est loin l’accent punk britannique et musical des premiers romans de l'auteur, ce que certains regretteront peut-être. Avec les John Nyquist, nous sommes dans le roman noir posé sur une trame fantastique, surréaliste, ou peut-être encore teintée de ce réalisme magique cher aux auteurs sud-américains.

 

Dans « La Ville des histoires » John Nyquist quitte l’agglomération aux ampoules du précédent volume et atterrit dans une cité dominée par les récits. Les habitants ne vivent que pour les histoires, celles qu’ils écoutent auprès d’innombrables conteurs, mais aussi leur propre vie dont ils sont les personnages. Il existe même une brigade chargée de la bonne articulation des histoires.

 

Lorsque John Nyquist, dans le cadre d’une investigation, se retrouve dans cette tour abandonnée et doit tuer pour se défendre, tout bascule.

Sa fuite avec l’inconnue Zelda mène à la découverte d’un livre secret, le Corps Bibliothèque, composé de morceaux arrachés à d’autres ouvrages et histoires.

 

Nous découvrons une secte hallucinée qui répète des phrases du livre lors d’étranges cérémonies. Bientôt, la question d’une réalité fictionnelle, avec les doubles des protagonistes, transparait.

 

Et toujours, le mystère de cette tour à la fois vide et chargée d’âmes, sous la baguette de quelque étrange marionnettiste ou monarque fou.

 

Jeff Noon aurait pu en profiter pour jouer avec la mise en abîme de sa propre relation à ses personnages. Cela n’apparaît pas tant que ça, même si la nature de la fiction est bien sûr au centre de l'aventure.

A la place il joue plutôt sur l’aspect nébuleux de la ville, de la tour, qui prennent bientôt la vedette devant le détective et l’enquête. Le flou entretenu est à la fois la réussite et le défaut du livre, comme si Jeff Noon était prisonnier de sa propre recette.

 

En dépit de ce surréalisme parfois vaporeux, le lecteur se prendra au jeu. Des rebondissements palpitants relancent ce récit quand il le faut, et on aimera explorer cet environnement avec notre détective, nouvellement arrivé dans une ville totalement déjantée.

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 Paru en France en 2021


L’engouement autour du livre - qui a obtenu le prix Planète SF des blogueurs, est mérité. Notre part de nuit est une fresque fantastique de plus de 750 pages qu’il serait dommage de manquer.

 

Même si le lecteur manque d’appétence pour le thème de l’occulte, ce qui pourra le faire douter sur les premières pages, le roman happe assez rapidement et embarque dans un récit choral, glaçant, mais qui jamais ne sombre dans l’escalade de gore qu'on aurait pu attendre, préférant semer l'horreur par touches acérées. Et c’est peut-être ce qui le rend plus terrifiant encore. Cela faisait longtemps que certaines scènes ne m’avaient pas mis aussi mal à l’aise. L’ensemble est plus dérangeant qu’un Stephen King, auquel le livre peut-être comparé par moment, notamment lorsque l’histoire se penche sur un groupe d’adolescents.

 

Nous commençons par suivre Juan, père veuf qui, avec son jeune fils Gaspar, fuit à travers l’Argentine des années 1980 une terrifiante belle famille. Le livre s’ouvre ainsi avec un personnage qui en sait plus que le lecteur, et où de sombres rituels, ou encore la vision des morts sont seulement esquissés. La relation père-fils, avec un Juan qui oscille entre protection et tyrannie cruelle, est superbement rendue.

Mariana Enriquez finit par en dévoiler davantage sur cette secte occulte internationale, se livrant à des pratiques atroces pour entrer en contact avec des dieux anciens. Torture d’enfants en bas âge, mutilations de fidèles, le tout sous la férule froide de la grand-mère de Gaspar, Mercedes. Des perversions brutes, sans emphase, une monstruosité crue, au service d’objectifs inavouables.

 

Le lecteur sera emporté dans le passé pour y découvrir la jeunesse de Juan et de sa femme Rosario, avec ce passage dans une Angleterre branchée et hippie des années 1960. Juan, insuffisant cardiaque, fragile et fort en même temps, blond, beau et grand, adopté par la secte et exploité comme medium pour les contacts occultes. Si puissant qu’il échappe au contrôle et cache une partie de ces capacités, puis celles de son fils, quitte à le blesser pour lui épargner le même sort. L'idée de sacrifice sera omniprésente, tant du côté de la secte que parmi ceux qui lui échappent.

 

Nous revenons ensuite vers l’adolescence de Gaspar et des camarades de sa génération. Cette fois le lien avec le lecteur s’est inversé, c’est lui qui en sait davantage que le personnage, à qui l’on a caché les terribles secrets de sa famille. Au point qu’on brûle de le prévenir, dans cette Argentine qui a glissé de la dictature péroniste aux années sida.

 

Notre part de nuit est conçu à l’image de son univers. Le fantastique horrifiant pousse sous le voile du réel comme sous chaque page, et crève par moment la frontière pour exploser, immonde. Et puis à nouveau, la terreur ne se fait plus qu’embusquée, mais elle ne disparait jamais vraiment. Un souffle rare, vertigineux, et des personnages avec une épaisseur comme on en voit trop rarement. 

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Paru en France en 2019

Auteur également connu pour ses romans policiers, François Darnaudet tire une flèche fantastique de son carquois avec Le Möbius Paris Venise, sur le thème des univers parallèles.

Son économie d’explication et le faits extraordinaires acceptés par les personnages avec un quasi flegme rappellent le genre du réalisme magique porté par des auteurs sud-américains tels que Gabriel Garcia Marquez. La notion de ville multiple évoque aussi par moment le fabuleux The city and the city de China Mieville. En effet, dans le Möbius, il existe des Paris et des Venise alternatifs, que l’on peut-atteindre via des passages secrets dans l’une et l’autre ville. Chaque ville a son niveau de technologie et ses principes propres. L’une d’elle a aboli la monnaie, l’autre ne connaît pas l’électricité... Dans certaines Venise, des espions du Doge peuvent prendre la place de statues et l’on peut résider dans des boîtes de bouquinistes, dans certains Paris, des « isoloirs », pièces flottantes d’où l’on voit sans être vu, permettent de loger ou d’y prendre des rendez-vous amoureux, et l’arc de triomphe est remplacé par un éléphant habitable.

Le trouble survient lorsque les architectures des différentes villes se mettent à se superposer, et qu’un trio de personnalités réincarnées commettent des séries de crimes d’une ville à l’autre. Cela mènera l’enquêteur Alex Lex d’un monde à l’autre, sur la piste du « Phaal », un Graal maléfique contenant la semence du Diable, et sur celle de bien des personnages historiques. L’ombre d’Hugo Pratt plane sur l’ouvrage, comme une Fable de Venise... ou plutôt, de Parnise, la cité ultime faite des deux villes.

L’ouvrage se conclut par une série de nouvelles qui tiennent surtout lieu d’une autobiographie romancée de l’auteur. Une mise à nu troublante, courageuse.

Déconcertant, richement documenté, Le Möbius Paris Venise oblige à se laisser prendre par la main si l’on ne veut pas buter sur l’inexplicable. Comme une visite touristique de villes hallucinées, dans les pas d’un guide un peu fou. On en ressort avec un sentiment de flottement, inhabituel dans la masse de la production fantastique actuelle, et avec la furieuse envie de partir pour Paris. Ou Venise.

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Paru en France en 2008

Je découvre le post-exotisme avec cet ouvrage de Lutz Bassmann, l’un des alias du fameux Antoine Volodine. Et je dois reconnaître que l’auteur est exceptionnel dans cette manière de laisser transpirer une sensation de rêve, pas seulement à travers le flottement de ses situations, qui traversent sans cesse la frontière de l’onirique, mais à travers un style et une force d’évocation peu communs.

Dans Avec les moines soldats, Lutz Bassmann nous propose un univers post-apocalyptique où l’humanité décline après ce qu’il semble être une guerre totale. Des restes de conflit agitent encore ces univers plus ou moins connectés de villes à moitié abandonnées, d’adultes sans enfants qui survivent tout en étant conscients de leur fin. Notamment une guerre sociale opposant prolétaires et capitalistes qui entre en résonnance avec ces noms et lieux rappelant les pays de l’Est.

Le vernis vitrifiait tout du plancher au plafond, y compris les rares objets, le linge, par exemple, ou les rideaux de la salle de bains et la bouteille de shampoing. On avait l'impression qu'une bave avait été répandue de façon régulière et soigneuse sur le décor, puis qu'elle avait durci.

Une mystérieuse Organisation tente de sauver le genre humain en usant de chamanisme et en envoyant ses agents conditionnés dans des missions plus ou moins étranges, qui les font franchir une sorte de voile de la réalité. Ainsi Schwann tentera l’exorcisme d’une maison, à moins que ce ne soit l’inverse. Brown approchera une petite fille araignée venant d’un autre monde, depuis un hôtel en proie à un incendie invisible. Et Monge se perdra dans son inimité avec Fuchs, y compris après sa propre mort.

Des particules de charbon tourbillonnèrent dans son sillage. La couverture était collée à elle et elle soulignait l'extrême bizarrerie de sa structure osseuse.

On pourra reprocher que par moment, la main de l’auteur marionnettiste soit un peu trop présente, comme dans se passage chargé de répétitions à la manière d’un mantra, ou dans cette scène de l’hôtel qui revient une seconde fois dans le livre avec des mots totalement différents mais avec la même ambiance et les mêmes faits. L’auteur démontre sa maîtrise technique mais flirte avec l’expérimental démonstratif.

On ne peut cependant qu’admirer la puissance immersive de Volodine. Rares sont les auteurs à saisir si bien la matière dont sont faits les rêves, oscillant toujours entre l’inquiétant, la fascination et l’imprévisible. Avec les moines soldats laisse le sentiment de ne jamais avoir délivré toutes ses clefs, mais en même temps d’avoir ouvert quelques portes sur d’étranges tunnels.
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Paru en France en 1998, retraduit en 2017

Alice Automatique est le troisième ouvrage de Jeff Noon, et vient de bénéficier d’une nouvelle édition chez La Volte, ainsi que d’une nouvelle traduction.

J’avais adoré l’univers cyberpunk, musical et surréaliste de Jeff Noon dans Vurt, Pixel Juice et Intrabasses, qui comptent parmi mes ouvrages préférés. J’avais apprécié Pollen, Nymphormation et Descendre en marche, même si j’avais moins accroché.

Pour cet Alice, j’avoue être déconcerté. Tout au long du roman, quand bien même on est emporté par la plume fluide de l’auteur, on se demande ce qu’on a entre les mains. En gardant un ton assez jeunesse, Jeff Noon nous livre sa vision d’un troisième tome d’Alice au Pays des Merveilles. Ce n’est pas tout à fait un hommage à Lewis Carrol, mais ce n’est pas non plus un détournement. Et si l’on retrouve quelques éléments de l’univers de Vurt, comme les fameuses plumes, ce n’est pas non plus une version sombre ou adulte d’Alice.

La jeune fille, avec une logique propre qui ressemble souvent à de la sottise, poursuit son perroquet, passe à travers une horloge et se retrouve propulsée dans un 1998 alternatif, à Manchester. Là, les humains sont devenus des hommes-animaux, et certains d’entre eux sont assassinés lors de mystérieux « puzzlomeurtres ». Sur chaque scène de crime, Alice retrouve une pièce d’un puzzle qu’elle cherche à compléter pour revenir au XIXe siècle. Mais elle est bientôt accusée des meurtres par les boarocrates, hommes serpents qui représentent l’administration. Aux côtés d’Alice, sa poupée Celia devient un automate animé par des termites et ressemble de plus en plus à l’Alice originale...

La richesse d’imagination - les néologismes sont bien sûr de la partie - n’a rien à envier à celle de Charles Dogdson. Tout est foisonnant, et les actions s’enchaînent à un rythme effrenné, entre poursuites et comptes à rebours. Le livre est si vite terminé qu’il est difficile de le digérer.


On sent bien qu’Alice Automatique est un bijou littéraire bien scandé, mais il a parfois du mal à s’extirper du pur exercice de style, là où d’autres romans de Noon cachent derrière la forme et la musicalité davantage d’épaisseur. Reste un excellent moment de lecture, qu’on relirait presque une seconde fois tant persiste le sentiment qu’on a manqué des détails.
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Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.
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Paru en France en 1997

Premier roman de l’auteur et éditeur Philippe Ward, revu et corrigé en 2013, Artahe nous plonge dans un fantastique assez unique en son genre, avec ses touches d’épouvante, de roman de terroir et de polar.

Il fait partie de ces livres toujours fascinants qui nous plonge dans une petite communauté isolée lourde de secrets. Philippe Ward nous envoie à Raynat, un hameau des Pyrénées coupé du monde dès qu’il se met à neiger. Vivant lui-même en Ariège, l’auteur a su donner un accent réaliste à ses descriptions et au fonctionnement de la municipalité.

Arnaud quitte le stress de la région parisienne pour revenir s’installer à Raynat, auprès de sa tante Berthe qui l’a élevé. Mais ce retour semble également signer celui d’un ours mystérieux qui massacre hommes et bêtes. Peu à peu, le lecteur réalise que le village cache un culte dédié au Dieu-ours Artahe, et durant tout l’ouvrage, on ne cesse de se demander qui fait partie ou non de cette étrange secte, et si les pouvoir de ce Dieu-ours sont réels ou imaginaires.

L’intrigue a beau se dérouler principalement en extérieur, Philippe Ward parvient à laisser un sentiment claustrophobique, comme si l’on était prisonnier nous aussi du village de Raynat et de ses petits complots qui oscillent toujours entre rancœurs de clocher et une réalité plus sombre, derrière la trame « terroir » de l’ouvrage. Les passages évoquant le culte de l’ours à différente époques ajoutent à la dimension fantastique d’Artahe, dont on tourne les pages pour avoir le fin mot de l’histoire, à la manière d’un bon polar. Mention au personnage de Berthe, qui évolue sans qu’on s’en aperçoive de la vieille dame pleine de sagesse à un personnage bien plus malsain. Et nul n’est tout blanc et tout noir, chacun a ses motivations, ses raisons qui semblent toutes justifiées, du berger qui protège ses animaux au défenseur des plantigrades qui veut créer un parc naturel.


Artahe est ce que j’appellerais un excellent thriller des Pyrénées. La montagne, le petit village de Raynat sont des personnages à part entière. Et même si Philippe Ward ne verse jamais dans l’horreur proprement dite, cette histoire de Dieu-ours, sanguinaire et s’accouplant avec des humaines, laisse quelques frissons.
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Paru en France en 2014

Morwenna est un livre... pour lecteurs. Voilà qui semble un pléonasme, formulé ainsi, mais cet ouvrage qui évoque le quotidien d’une jeune fille se réfugiant dans les livres parlera à plusieurs générations de solitaires dévoreurs de pages.

Jo Walton présente son ouvrage sous la forme du journal de Morwenna, qui a fuit sa mère et le pays de Galles après la mort de sa jumelle, et se retrouve chez un père qu’elle ne connaît pas et dans un pensionnat anglais.

Trois axes sont présentés en parallèle. D’abord cette succession de tranches de vie de l’adolescente, sa relation aux autres, son regard toujours un peu extérieur sur le monde, comme si elle n’en faisait pas partie. La découverte du pensionnat, sa blessure à la jambe, la nourriture, le train, les premières expériences amoureuses, la famille paternelle... Tout sonne juste. Certains passages sont vibrants d’émotion et rappellent l’écriture de Kazuo Ishiguro quand il dépeint le pensionnat dans Auprès de moi toujours, même si la finesse d’Ishiguro reste difficilement égalable.
Finalement, c’est sans doute cette partie journal de bord d’une ado en 1979 et 1980 qui est la plus fascinante, la plus vraie, qui se suffirait presque à elle-même.

« Même maintenant, je peux toujours me retirer dans la Terre du Milieu et être heureuse »

Le second axe consiste en cette fameuse liste de lecture qui a, sans doute, contribué au succès du bouquin. Morwenna mentionne chaque ouvrage qu’elle lit ou partage avec son club de lecture, et en commente une partie. Il s’agit pour l’essentiel de science-fiction et de fantasy. Tolkien, Zelazny, Delany, Heinlein, Le Guin... (une liste en français a été dressée ici). De quoi titiller la nostalgie et l’empathie d’un bon nombre de lecteurs. Sans compter que les univers littéraires vont donner à l’héroïne sa propre lecture du monde, entre réalité et magie.

« Je me demande si les fées se souviennent du jurassique, si elles marchaient parmi les dinosaures et ce qu’elles étaient alors »

Et c’est probablement ce dernier axe, la magie, qui m’a déçu dans Morwenna. La jeune fille voit des fées dans les ruines, et pratique une forme de magie depuis toute petite, bien avant l’accident de sa sœur. Au fil du journal, avec un suspense un peu artificiel, elle laisse entendre que sa mère est une femme folle mais aussi une entité terrifiante pratiquant la magie avec de mauvaises intentions. Si pendant longtemps on peut croire que Morwenna invente tout, la fin de l’ouvrage laisse supposer le contraire ; les fées et la magie seraient réelles. Sauf que cette intrigue crée une forte attente chez le lecteur, qui ne sera jamais complètement assouvie, tant la rencontre avec la mère est expédiée et caricaturale à l’issue du livre.

Morwenna est un roman addictif, touchant sans jamais verser dans le pathos. On reste fasciné par cette adolescente qui plonge autant dans les livres que vers l’âge adulte, et par ce portrait de l’Angleterre des années 1980. Seul l’aspect fantastique de l’ouvrage, volontairement brumeux et ouvert aux interprétations, crée une frustration. Qui n’empêche en rien de tourner à toute vitesse les pages d'un excellent roman.
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Paru en France en 2015

De Monstrorum Natura est une novella numérique, parue chez House Made of Dawn, éditeur faisant le pari - aussi risqué que réussi, semble-t-il, des ebooks en format court.

Sylvain Lamur nous propose une enquête dans univers steampunk, même si ce contexte rétrofuturiste est à peine esquissé, le récit étant centré sur ses personnages. Dans la première moitié de la novella, on plonge même dans l’ambiance old school de ces polars hardboiled aux notes jazzy hantés par les femmes fatales.

Nous suivons l’improbable duo constitué par Lili Swamp, nymphomane de cabaret belle à tomber, et Owen Owens, l’inspecteur bien comme il faut.
Alors que Lili se retrouve mêlée à des meurtres sauvages perpétrés par d’étranges créatures venues du fleuve, elle trouve en Owen un amant capable de lui apporter enfin un peu de sérénité... Jusqu’à ce qu’elle craque à nouveau en menant sa propre enquête pour l’aider.

Sylvain Lamur, au-delà de son style fluide et particulièrement agréable à lire, possède un réel talent pour donner vie à des personnages profonds et attachants. Notre Lili tourmentée par ses pulsions et ses doutes est l’une des héroïne les plus envoûtantes que j’ai pu suivre ces derniers temps. L’odieux opposant au maire est également très réussi.
La novella se dévore d’une traite, car on veut savoir le fin mot de l’histoire, surtout quand tout se met à tourner mal pour les personnages. Si la fin s’oriente plus vers l’action et le fantastique, et que d’aucuns pourront trouver la chute précipitée, le récit reste une excellente surprise.

De Monstrorum Natura est un court polar steampunk dont les personnages sont si réussis et attachants qu’ils perdurent bien après la fin du texte. De quoi donner envie de lire "Le sens de la vie", du même auteur et qui se déroule dans le même univers - avant cette histoire, si j’ai bien compris.
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Autres livres de Glen Duncan : Le dernier loup-garou, Talulla

Paru en France en 2014

Rites de sang est le troisième et dernier tome de la trilogie des loup-garous de Glen Duncan, après Le Dernier Loup-Garou et Talulla.

Les chapitres à la première personne nous propulsent d’un personnage à l’autre. Nous retrouvons notamment la louve-garou Talulla, mais aussi le vampire Remshi ou encore sa protégée Justine.

Pleine de promesses, la première moitié du roman évoque notamment l’histoire de Remshi, plus vieux vampire en vie avec ses vingt-mille ans. Avec cette histoire de vampire à travers les âges, Glen Duncan arpente plus que jamais les terres de Anne Rice - qu’il cite d’ailleurs en clin d’œil - et cela constitue la partie la plus fascinante de Rites de Sang. Les analogies fines que l’on connaît de l’auteur sont légion, même si on le soupçonne par moment d’apprécier son propre verbiage.
Seul bémol à cette introduction passionnante, des personnages plus introspectifs que jamais, qui ne cessent de se perdre en hésitations. Cela leur confère à tous une même fragilité un peu artificielle.

Peu à peu, les métaphores s’épuisent et, avec la deuxième moitié du livre, on retombe dans un thriller bien rythmé qui hélas, nous ressert quasiment les situations des précédents tomes. Kidnappings et enfermements dans des sous-sols, rencontres improbables entre espèces - dont certaines n’apportent strictement rien à l’intrigue, comme la présence sans intérêt de Mia et Caleb - et quelques scènes de sexe et de violence, que l’on a connu plus inventives. L’OMPPO, l’organisation qui chasse le paranormal, a été remplacée par les Militi Christi, leur équivalent chrétien, dont on ne saura finalement pas grand-chose.
Reste l’intrigue mythologico-amoureuse, pour le coup plutôt bien écrite, par laquelle Remshi voit dans Talulla la réincarnation de sa dulcinée disparue.
Malgré ses près de 500 pages, Rites de Sang a un parfum d’inachevé, comme s’il était passé à côté de son potentiel spectaculaire.

Rites de sang laisse le sentiment paradoxal d’avoir été déçu par un bon livre. Bon livre car c’est indéniablement un moment de lecture haletant, déception parce que l’ouvrage demeure en dessous des deux premiers tomes, dont il reprend les ficelles en oubliant parfois la saveur. Quoiqu’il en soit, il clôt la trilogie et il serait dommage de s’en passer.
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Autres livres de Glen Duncan : Le dernier loup-garou, Rites de Sang

Paru en France en 2014

Talulla est la suite du dernier loup-garou, roman à succès où Glen Duncan évoquait les dernières années du loup-garou Jake Marlowe. Avec ce deuxième opus, le récit se concentre sur un nouveau narrateur : Tallula, compagne de Jake, qui porte ses enfants.

Talulla, jeune « garoute » entourée de familiers, mercenaires, et même, assez vite, d’une meute d’autres loup-garous hauts en couleurs, est traquée. Par l’OMPPO, l’organisation qui chasse le paranormal, et par les vampires, qui cherchent dans le sang des loup-garous un moyen de vivre au soleil. Et quand son fils nouveau-né est enlevé, rien ne va plus. Parmi les nouveautés apparaît une secte dissidente célébrant le soi-disant retour du plus vieux vampire au monde.


« Les différences de surface subsistaient (...), mais vaporisées par la chaleur partagée du monstre, assis près de nous tel un oncle pédophile en compagnie de ses nièces corrompues »

Le style et le ton sont assez semblables au Dernier loup-garou malgré le glissement de personnage. Sexe, sang et sense of wonder sont toujours les ingrédients de la recette, même si la partie érotique attribuée à Talulla évoque peut-être un peu trop un fantasme masculin. Glen Duncan évite néanmoins en partie de créer un Jake Marlowe bis. Et cela en sacrifiant le cynisme dans lequel baignait le premier opus. Les réflexions détachées de Jake manquent et c’est sans doute le principal reproche que je ferais à l’ouvrage. Talulla se perd elle aussi en introspections, mais ses inquiétudes relèvent essentiellement du pragmatisme : comment va-t-elle s’en sortir ? Comment gérer sa maternité quand on se transforme en bête sanguinaire à la pleine lune ? Etc. La scène de l’accouchement est d’ailleurs particulièrement forte.

« Je gisais sur le dos, dans une cage... boulonnée au sol d’une remorque de camion, je le sus en quelques secondes – aux arceaux des parois et au froid parfumé à l’acier. »

Pour compenser cette diminution des tirades ironiques, l’auteur nous sert un roman d’action effrénée, nettement plus intense. Kidnappings à répétition, rencontres improbables, scènes de torture où l’on retient son souffle et retournements de situation. Nous ne sommes plus dans un livre de loup-garous, mais dans un thriller d’action - non dénué de quelques clichés - où les monstres pourraient presque être anecdotiques. Et, il faut le reconnaître, ça fonctionne. Le livre a beau être plus épais, on tourne les pages encore plus vite qu’avec le premier volume.

Avec Talulla, Glen Duncan troque les sarcasmes du Dernier loup-garou contre une aventure rythmée qui ne cesse de rebondir, avec une rare maîtrise du suspense. La plume, toujours aussi juste et fluide, nous transporte d’assauts sur des repaires secrets en prisons de sous-sol, laissant à peine au lecteur le temps de respirer. On ne peut qu’être impatient de la sortie d’un troisième roman, qui pourrait fort bien traiter d’intéressant rapprochements entre espèces...


Remarque : dans la version que j’ai, il y a une petite erreur d’impression. La page 242 est remplacée par un double de la page 245. Le passage manquant, en pleine scène d’action, gêne un peu.


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Autres livres de Glen Duncan : Talulla, Rites de sang

Paru en France en 2012

Je n’aurais sans-doute pas acheté cet ouvrage de Glen Duncan sans avoir vu au préalable des commentaires positifs. Le titre et la couverture pouvaient faire craindre une bit-lit commerciale pour ado. Il n’en est rien. L’auteur nous offre dans ce premier volume une narration digne des meilleurs Anne Rice, ce qui pourrait surprendre un amateur de romance gothique qui aurait acheté le bouquin par erreur.

Nous suivons Jake Marlowe, un loup-garou de 200 ans qui pourrait être le dernier de son espèce. Plus grand chose ne l’atteint, ni l’OMPPO, une organisation d’humains qui chassent les phénomènes paranormaux et autres créatures (et qui rappelle vaguement le Talamasca de Anne Rice), ni les vampires qui semblent le traquer pour d’autres raisons que la seule animosité entre les deux espèces.

Aspirant plus ou moins à sa propre mort, Jake va finalement se laisser embarquer contre son gré dans les complots qui agitent tout ce petit underground.
Présenté ainsi, rien de très nouveau. Le mythe du loup-garou est respecté (pleine lune, balles en argent, tout y est), et quelques personnages secondaires sont un poil caricaturaux : l’ami bibliothécaire, le chasseur de l’OMPPO en gothique cynique, la bourgeoise française nymphomane...

"Le dégoût de soi absolu apporte une sorte de paix"

Ce qui fait du dernier loup-garou un roman exceptionnel, c’est cette plongée dans l’esprit du monstre. Glen Duncan ne nous offre pas seulement une aventure racontée par Jake, mais nous donne accès à chacune de ses pensées, de ses digressions multiples. Un objet, une situation, lui rappellent un souvenir, qui en appelle un autre. Et ses petites phrases qui décrivent la vie humaine avec le recul du désabusé font mouche. Une telle justesse qui fait qu’on s’arrête parfois de lire pour se dire « tiens c’est pas faux ça... ». Sans oublier ce second degré permanent, quand Jake rappelle à quel point, dans une fiction, tout se passerait autrement.

"Les jambes pâles, enfantines, négligeables, flottant des deux côtés de Bragg en rut telles les antennes d’un insecte égaré."

Si l’on ajoute à cela une belle écriture au service de scènes d’action plutôt cinématographiques, quelques rebondissements bien amenés même si convenus, des passages érotiques plutôt efficaces (avec un soupçon de fan-service), l’ensemble est en forme de réussite.


Le dernier loup-garou est un roman de divertissement dont la maîtrise de l’écriture et les multiples fulgurances littéraires vont le placer nettement au-dessus du lot. Si le scénario n’a rien de très complexe, c’est si bien écrit qu’on est totalement déculpabilisé de lire un livre avec des vampires, des loup-garous et du sexe. Et que le roman qui fait suite, Tallula, est déjà commandé. A voir maintenant si Glen Duncan maintiendra le niveau dans ce qui devrait probablement être une trilogie.
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Livre de sang, le premier recueil de nouvelles de Clive Barker, est une référence du fantastique d’épouvante. D’autres volumes seront ajoutés par la suite, appelés les livres de sang. Les thèmes de Clive Barker sont classiques : fantômes, mort-vivants, tueurs et monstres. La structure est toujours la même : le récit commence par une scène de vie quotidienne et glisse doucement vers le surnaturel et l’horreur. Mais le traitement est intéressant. Les rebondissements prennent les clichés à contre-pied, brisant les attendus, souvent à coup d’humour noir. Le lecteur tourne les pages du Livre de sang en se demandant quelle nouvelle surprise l’auteur va lui réserver. Si je n’ai pas apprécié tous les textes de la même manière, j’ai aimé cette aptitude de Clive Barker à poser son décor, à prendre son temps pour asseoir une histoire, sans jamais se soucier d’être crédible ou non. Son univers est tellement à part que la question de la crédibilité ne se pose même pas. Nous sommes ailleurs.



Le train de l’abattoir : j’ai eu un peu de mal à entrer dans cette nouvelle, sans doute parce que j’avais déjà vu le film qui en est tiré, « Midnight Meat Train », et que je connaissais donc la fin. Reste l’ambiance, la découverte de ces meurtres rituels dans une rame de métro, admirablement décrite.

Jack et le Cacophone : un texte délicieux, le seul du recueil qui reste dans le registre de l’humour noir de bout en bout. Il raconte ce duel entre un homme et le démon qui hante son logement. Le pauvre démon s’efforce de terroriser sa victime de toute les manières possibles, sans jamais y parvenir, l’homme rationalisant absolument tout les événement inexplicables.

La Truie : la nouvelle qui m’aura le plus marqué, avec cette lente progression vers l’horreur. Un éducateur vient d’être embauché dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Mais si l’un des adolescents semble être le souffre douleur de tous les autres, quelque chose de bien plus atroce se trame, et tout est lié à la ferme au fond de la cour. A une truie maléfique qui semble avoir goût pour la chair humaine et à laquelle doit être livré l’adolescent.

Les feux de la rampe : un texte plutôt expérimental sur l’univers du théâtre. Dans un petit théâtre qui menace de fermer, certains acteurs et organisateurs sont peu a peu remplacés par des morts-vivants qui jouent la vie comme ils joueraient un rôle. Malheureusement, j’ai trouvé cette nouvelle un peu trop démonstrative dans sa volonté de jouer la métaphore.

Dans les Collines, les Cités : le concept le plus original et surréaliste du recueil. Un couple homosexuel se perd dans des collines yougoslaves et se retrouve pris au milieu d’une bataille inconcevable : celle de deux cités qui s’affrontent, via des géants composés de leurs propres habitants. Les citoyens, femmes et enfants compris, harnachés entre eux, s’amalgament en humanoïdes gigantesques qui déplacent tant de masse qu’à chaque pas ils s’écrabouillent entre eux, dégorgeant des marées de sang. L’idée est complètement barrée mais terriblement jouissive.



Livre de sang permet de mesurer tout le talent de Clive Barker. Pas de gore, ni d’horreur pour l’horreur. Pas non plus de volonté de maintenir un certain réalisme comme le fait Stephen King. Simplement un subtil décalage de la réalité vers quelque chose de fiévreux, malsain, et à la fois tellement proche de nos cauchemars. Difficile après ça de ne pas chercher les autres œuvres du maître.
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Paru en France en 2013
Du même auteur : The City and the City

Ouvrir un roman de China Miéville, quand on connaît un peu l’auteur, c’est se frotter les mains, on sait que l’on abordera de nouveaux pans de l’imagination, pas seulement une énième copie d’univers. Et pourtant, Kraken s’avère un poil décevant, même s’il est un réservoir à concepts plus farfelus les uns que les autres. Peut-être qu’après les précédentes oeuvres de l’auteur, l’attente était trop haute ?

Dans Kraken nous suivons Billy Harrow, responsable des spécimens en bocaux au Centre Darwin, un musée d’histoire naturelle londonien. Or un spécimen de calmar géant disparaît du jour au lendemain sans la moindre trace d’effraction. Aussitôt une brigade de police chargée du paranormal commence à poser d’étranges questions à Billy.

Le lecteur s’attend donc à une enquête mêlant complot et fantastique dans une Londres contemporaine. Cela aurait marqué une rupture avec les mondes inventés d’autres romans de Miéville. Sauf que. Très vite le récit révèle une Londres parallèle envahie de sectes et de personnages allant du simplement loufoque au grand-guignolesque. Les personnages – Billy compris - acceptent les situations les plus absurdes sans s’étonner, et le roman plonge dans une histoire aux logiques décalées, parodiques, avec un humour noir permanent, comme la version sombre d’un Pratchett. Le côté cité double rappelle The City and the City, mais sans travail d'explication sur l'articulation de la Londres classique avec la Londres ésotérique.
Tandis que Billy tente de découvrir qui a subtilisé le calmar et pourquoi, des rumeurs d’apocalypse enflent, les sectes de tout poil s’excitent, comme celle des adorateurs du Kraken dont l’un des représentants, Dane, accompagne Billy dans sa quête.

Mais plutôt que de nous accrocher à l’enquête, China Miéville se sert surtout du récit pour nous présenter un éventail de personnages improbables aux divers pouvoirs, que l’on appelle « douances » dans son univers. Dans le désordre, nous croiserons un tatouage vivant qui manipule le punk sur le dos duquel il est gravé, un type tellement doué en origami qu’il peut plier un humain sans le tuer, une secte d’armiculteurs qui cultivent des pistolets en semant des balles dans les corps, un fan de Star-Trek qui s’est tué autant de fois qu’il s’est téléporté et qui est assailli par ses propres fantômes, des londremanciens qui lisent dans les entrailles de la ville, des hommes poing, des hommes-radio, des néo-nazis, un esprit rebelle qui voyage de statues en figurines et qui organise des piquets de grève pour animaux familiers...
Sans oublier la menace de Goss et Subby, cet homme et ce petit garçon qui tuent et torturent, incarnations du mal, ou encore Vardy, policier passionné de religion mais devenu trop intelligent pour continuer, à son grand désespoir, de croire encore.

Et ce n’est qu’un aperçu tant il y a de personnages et de situations dans ce registre. Le côté positif, c’est ce sourire que l’on décroche à chaque fois qu’un nouveau concept loufoque débarque. Tout est génialement absurde. Le problème, c’est que l’essentiel arrive comme un cheveu sur la soupe. Les personnages ne servent pas l’intrigue, c’est l’intrigue qui est dirigée pour les mettre en scène. Par moments, on a vraiment l’impression que l’auteur est prêt à n’importe quel rebondissement juste pour arriver d’un point A à un point B. Plus le roman et ses quelques 600 pages avancent, plus on décroche de l’enquête.

Finie la cohérence d’un Perdido Street Station ou l’intelligence de The City and the City. Kraken est une succession de sketches géniaux mais enchaînés de manière linéaire, épuisants à la longue. J’espérais pour ma part une ambiance londonienne mieux rendue. La deuxième moitié du roman se contente d’action et de dialogues factuels. De plus la qualité du style semble légèrement inférieure à ce à quoi nous avait habitué l’auteur. Des tournures sont régulièrement bancales, confuses, laissent penser à un problème de traduction ou à une volonté de l’auteur de maintenir un flou.


Kraken n’est pas un mauvais roman. Il fourmille d’idées aussi dingues que malignes, et les personnages sont inimitables. Mais ce potentiel de chef-d’oeuvre est gâché par un amoncellement de concepts qui se contentent d’eux-mêmes et ne collent au récit que par des situations tirées par les cheveux, opportunistes. Un China Miéville en demi-teinte, donc, un gâchis magnifique. A conseiller aux fans de l’absurde et aux adorateurs de céphalopodes.
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Paru en France en 2002

Ce roman de Christopher Moore est clairement annoncé dans la catégorie polar. Mais c’est un polar déjanté aux frontières de la parodie. Et il y a une belle touche de fantastique avec cette créature des profondeurs qui traverse l’oeuvre.

Melancholy Cove est une petite station balnéaire américaine, quasi désertique. Et c’est la ville qu’a choisi un monstre marin venu du fond des âges pour refaire surface. Mais le récit n’est pas tellement centré sur la bête, plutôt sur les humains plus allumés les uns que les autres qui peuplent Melancholy Cove.
Car le lézard géant - de la taille d’un camion – est un tel concentré d’instinct originel que ses phéromones ont le pouvoir de réveiller les libidos de toute la ville. Sachant que les habitants sont déjà à moitié dingues, Christopher Moore nous livre alors un cocktail détonnant et particulièrement bien rythmé.

Dans Le lézard lubrique de Melancholy Cove, nous croisons ainsi un pharmacien sexuellement obsédé par les dauphins, une ancienne comédienne de série B qui a vieilli dans ses costumes post-apo et vit dans une caravane, un joueur de blues qui n’est plus assez malheureux pour jouer correctement et qui tente de se déprimer, ou encore un psy qui décide de ne plus prescrire d’antidépresseurs à tout ce petit monde...
C’est une bonne vingtaine de ce genre de caricatures qui vont faire face à des mystérieux meurtres et disparitions, le tout lié à l’apparition du lézard.

Ce dernier, plus ou moins métamorphe, parvient à se déguiser en caravane. Puisque l’on plonge également dans les pensées du monstre, on le verra par exemple jubiler lorsque la comédienne, qui s’approche d’un peu trop près, lui « touche la clim ». Tout est de cet acabit, oscillant sans cesse entre investigation et franc n'importe quoi.


Le tout est servi avec une plume efficace qui laisse un sourire à chaque page. Le genre de bouquin dont le scénario est moins essentiel que sa galerie de personnages déjantés. Le genre qui se lit en quelques jours et qui redonne le moral, parce qu'il est aussi génial que son titre.
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Paru en France en 2007

Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez est un livre conte, empruntant à la fois au fantastique adulte et à la littérature de jeunesse, tant pour le style que pour le contenu.

Parmi les deux personnages principaux, Charles Ludwige Dodgson, alias Lewis Caroll, l'auteur d'Alice au pays des merveilles. Jérôme Noirez le campe en photographe quelque peu déphasé, amateur d'images de petites filles, éloigné de l'Angleterre pour ses perversions. Il se rend à Novascholastica, une colonie anglaise quelque part entre Afrique et Océanie.

Nous suivons également Kematia, une petite fille africaine morte qui erre dans cette Afrique fantasmée et dans une nuit éternelle. Un parallèle avec Alice décalé, parfois sombre, parfois poétique. Le lecteur finit par deviner que Kematia est morte d'une excision qui a mal tourné. Le lapin d'Alice est obèse et toxico. On croise un chasseur qui a englouti un cerf dont les bois lui sortent encore de la gorge, un noir précepteur et toute une palanquée de créatures pas tout à fait merveilleuses.

A travers ce voyage initiatique entre monde des morts et des vivants, Jérôme Noirez nous propose des rencontres. Le choc entre le point de vue de l'enfant et la dureté du monde adulte. Entre l'Afrique et l'Occident, entre l'autochtone et le colonisateur, entre le fantastique et le monde réel.

On pourrait reprocher quelques passages dont le style tire un peu trop sur l'enfantin et le conte, au point qu'on ne sait plus vraiment à qui s'adresse l'ouvrage, avant de réaliser que certaines problématiques sont résolument adultes. Reste que Jérôme Noirez nous dépayse avec ce voyage à cheval sur tant de frontières. Et il égratigne joliment quelques préjugés sur les rapports entre l'Occident et le reste du monde.
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