Paru en France en 2015

De Sébastien Juillard, je ne connaissais que quelques nouvelles. Avec Il faudrait pour grandir oublier la frontière, il nous livre une novella plutôt dense, et surtout une œuvre forte, habitée.

L’auteur nous emmène dans un futur proche, sur la bande de Gaza. Après une dernière offensive de Tsahal, une paix fragile est établie entre Palestine et Israël, qui reconnaissent leurs frontières mutuelles. Mais le conflit n’en est pas moins larvé, avec sa méfiance au coin des rues, ses attentats, ses escarmouches d’extrémistes.

Nous suivons plusieurs personnages, notamment Keren, femme lieutenant juive au service de l’ONU, Jawad, gazaouite spécialiste de la création de prothèses et de corps artificiels, ou encore Bassem, fedayin qui ne parvient pas à accepter la paix malgré ses doutes.
L’aspect science-fictif est d’autant plus fort qu’il est ténu : drones, cybernétique, clones, sauvegardes de la mémoire des morts dans des « alternités », au final aucune de ces technologies n’améliore l’homme, cristallisé dans ses haines et ses craintes. Tout au plus ce sont des outils l’aidant à reconduire les mêmes erreurs ou à panser des blessures qu'il n'a su éviter. Est évoquée également cette effrayante idée que la paix ne pourrait passer que par une modification forcée de la personnalité des décideurs, via des injections.

Sébastien Juillard alterne entre espoir et amertume dans ce récit où il pénètre l’esprit de ses personnages, nous expose les mécanismes des uns et des autres pour que le lecteur puisse réaliser ce à quoi les belligérants échouent : comprendre l’autre. L’écriture, riche en métaphores et belle tournures, est impressionnante de justesse. Ses évocations de personnage pensifs, de petits détails du quotidien de l'enclave, sa chaleur, ses cafés, ses soirées, offrent une vision terriblement humaine.

Il faudrait pour grandir oublier la frontière est un petit bijou littéraire qu’il serait regrettable de manquer. Engagée sans jamais être politique, la novella dresse un portrait doux amer d’un futur-proche-orient, peut-être plus près de nous qu’on ne l’imagine.

1 commentaire.

  1. Très en retard (mes quelques étagères neuronales croulent sous des projets de lecture) comme toujours, c'est totalement crispés que mes doigts subjectivement riffaudés ont pu refermer en me laissant estomaqué la quatrième de couverture de cette novella acquise en crowdfounding - et donc dédicacée avec la signature de l'auteur - et vraiment, c'est peu dire que la page 61 vient avec panache (empreinte du coeur dans l'une des paumes, au droit de l'autre main le livre au sol : à pulser fort et clair, longtemps la novella intitulée Il faudrait pour grandir oublier la frontière a heurté une réflexion vagabondant dans ses grilles de lecture), et je confirme que c'est une écriture très sensible, jusqu'à ce point conclusif - lambeaux de juvénile chair brûlée ravie aux divers brimborions de synapses calcinées mêlés au Coran - qui étonnamment ouvre à l'extériorité d'un livre petit par le format, grand (ainsi qu'Allah l'est) par le contenu.