Affichage des articles dont le libellé est Réalisme magique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Réalisme magique. Afficher tous les articles

Paru en France en 1982

Ce roman de Jacques Abeille, qui a failli ne jamais voir le jour en raison de difficultés éditoriales, est paru en littérature blanche mais il est bel et bien fantastique. Avec cet incroyable qui se glisse naturellement dans un quotidien aux airs sérieux et rationnels, je serais tenté de le classer dans le réalisme magique, aux côtés du Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

 

Les jardins statuaires, c’est ce pays sans villes, seulement semé de grands domaines entourés de hauts murs, dans lesquels on cultive des statues à la manière de plantes. Les jardiniers ne sculptent pas, ils taillent pour éviter des excroissances qui gâcheraient le résultat final.

Nous suivons le narrateur qui, venu de l’extérieur sans que l’on ne sache jamais d’où, visite ces domaines avec l’œil de l’anthropologue. Séjournant dans un hôtel désert, il s’attache à coucher sur le papier, chaque soir, les coutumes et rites de cette étonnante civilisation, qui met un point d’honneur à appliquer toutes les règles d’hospitalité vis-à-vis du voyageur.

 

Envoûtante, contemplative, une grande partie de l’ouvrage se fait ainsi descriptive, et nous sommes pris à ce jeu de l’explorateur qui tente, sans jamais juger, de rendre compte d’un univers.

 

Sans jamais juger. De quel droit s’autoriser l’opinion, tout étranger à des traditions ? C'est bien dans ce parti-pris initial que le roman puise son ingéniosité. Car c’est tout l’inverse qui se produit. Lentement, insidieusement, par petite touches, on sent poindre l’implacable verdict.

 

D’abord avec complaisance et une rigueur d’archiviste, le narrateur dévoile les techniques de culture des statues. Ces jeunes hommes quittant leur domaine d’origine à la manière d’un compagnonnage, les rites liés aux anomalies avec ces étranges statues malades dont on se débarrasse, ou encore les femmes vivant à l’écart, avec leur domaine dans le domaine.


"J'y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d'être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. Et tous ont pressenti que, par là, la terre nous faisait signe. La terre est pénétrée de notre sueur, elle en est travaillée. Quand les hommes œuvrent, quand les hommes font l'amour, quand ils peinent et quand ils jouissent, ils suent."

 

Mais plus le narrateur s’intègre aux jardins statuaires, devenant une sorte de citoyen d’honneur, plus on le sent retenir par-devers lui une opinion sur ce qu’il observe. Ces femmes discriminées, cette prostitution qui fait honte. Au nord, ces steppes sauvages avec des nomades qui représentent à la fois liberté et barbarie. Ce domaine perdu, envahi par des statues folles et gigantesques, où le narrateur se permettra l’amour, abandonnant définitivement sa neutralité. Les révélations sur l’hôtel, les dessous peu reluisant d’une morale d’apparat, la face soudain retournée d’un monde qui paraissait réglé comme une horloge.


"Elle était debout au-dessus de moi, décrochant le baudrier, débouclant aussi une ceinture que je découvrais seulement et à laquelle pendait une dague toute semblable à celle de l'homme mort."

 

Les jardins statuaires forment un voyage. Pas seulement dans ces contrées fantastiques, décrites jusqu’au détail le plus infime, mais en soi. Peut-on se contenter d’être l’observateur d’un environnement ? Le doit-on, quand l’équilibre d’immuables traditions n’est qu’une fragile vitrine ? Le roman de Jacques Abeille est un tour de force, entre symbolisme et philosophie, qui ne peut pousser qu’à découvrir ses autres ouvrages.

Read More ...

0 commentaires

 


Paru en France en 2022

Après « Un homme d’ombres » Jeff Noon poursuit sa série d’enquêtes du détective John Nyquist. Il est loin l’accent punk britannique et musical des premiers romans de l'auteur, ce que certains regretteront peut-être. Avec les John Nyquist, nous sommes dans le roman noir posé sur une trame fantastique, surréaliste, ou peut-être encore teintée de ce réalisme magique cher aux auteurs sud-américains.

 

Dans « La Ville des histoires » John Nyquist quitte l’agglomération aux ampoules du précédent volume et atterrit dans une cité dominée par les récits. Les habitants ne vivent que pour les histoires, celles qu’ils écoutent auprès d’innombrables conteurs, mais aussi leur propre vie dont ils sont les personnages. Il existe même une brigade chargée de la bonne articulation des histoires.

 

Lorsque John Nyquist, dans le cadre d’une investigation, se retrouve dans cette tour abandonnée et doit tuer pour se défendre, tout bascule.

Sa fuite avec l’inconnue Zelda mène à la découverte d’un livre secret, le Corps Bibliothèque, composé de morceaux arrachés à d’autres ouvrages et histoires.

 

Nous découvrons une secte hallucinée qui répète des phrases du livre lors d’étranges cérémonies. Bientôt, la question d’une réalité fictionnelle, avec les doubles des protagonistes, transparait.

 

Et toujours, le mystère de cette tour à la fois vide et chargée d’âmes, sous la baguette de quelque étrange marionnettiste ou monarque fou.

 

Jeff Noon aurait pu en profiter pour jouer avec la mise en abîme de sa propre relation à ses personnages. Cela n’apparaît pas tant que ça, même si la nature de la fiction est bien sûr au centre de l'aventure.

A la place il joue plutôt sur l’aspect nébuleux de la ville, de la tour, qui prennent bientôt la vedette devant le détective et l’enquête. Le flou entretenu est à la fois la réussite et le défaut du livre, comme si Jeff Noon était prisonnier de sa propre recette.

 

En dépit de ce surréalisme parfois vaporeux, le lecteur se prendra au jeu. Des rebondissements palpitants relancent ce récit quand il le faut, et on aimera explorer cet environnement avec notre détective, nouvellement arrivé dans une ville totalement déjantée.

Read More ...

0 commentaires


Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.
Read More ...

0 commentaires