Paru en France en 2013
Du même auteur : The City and the City

Ouvrir un roman de China Miéville, quand on connaît un peu l’auteur, c’est se frotter les mains, on sait que l’on abordera de nouveaux pans de l’imagination, pas seulement une énième copie d’univers. Et pourtant, Kraken s’avère un poil décevant, même s’il est un réservoir à concepts plus farfelus les uns que les autres. Peut-être qu’après les précédentes oeuvres de l’auteur, l’attente était trop haute ?

Dans Kraken nous suivons Billy Harrow, responsable des spécimens en bocaux au Centre Darwin, un musée d’histoire naturelle londonien. Or un spécimen de calmar géant disparaît du jour au lendemain sans la moindre trace d’effraction. Aussitôt une brigade de police chargée du paranormal commence à poser d’étranges questions à Billy.

Le lecteur s’attend donc à une enquête mêlant complot et fantastique dans une Londres contemporaine. Cela aurait marqué une rupture avec les mondes inventés d’autres romans de Miéville. Sauf que. Très vite le récit révèle une Londres parallèle envahie de sectes et de personnages allant du simplement loufoque au grand-guignolesque. Les personnages – Billy compris - acceptent les situations les plus absurdes sans s’étonner, et le roman plonge dans une histoire aux logiques décalées, parodiques, avec un humour noir permanent, comme la version sombre d’un Pratchett. Le côté cité double rappelle The City and the City, mais sans travail d'explication sur l'articulation de la Londres classique avec la Londres ésotérique.
Tandis que Billy tente de découvrir qui a subtilisé le calmar et pourquoi, des rumeurs d’apocalypse enflent, les sectes de tout poil s’excitent, comme celle des adorateurs du Kraken dont l’un des représentants, Dane, accompagne Billy dans sa quête.

Mais plutôt que de nous accrocher à l’enquête, China Miéville se sert surtout du récit pour nous présenter un éventail de personnages improbables aux divers pouvoirs, que l’on appelle « douances » dans son univers. Dans le désordre, nous croiserons un tatouage vivant qui manipule le punk sur le dos duquel il est gravé, un type tellement doué en origami qu’il peut plier un humain sans le tuer, une secte d’armiculteurs qui cultivent des pistolets en semant des balles dans les corps, un fan de Star-Trek qui s’est tué autant de fois qu’il s’est téléporté et qui est assailli par ses propres fantômes, des londremanciens qui lisent dans les entrailles de la ville, des hommes poing, des hommes-radio, des néo-nazis, un esprit rebelle qui voyage de statues en figurines et qui organise des piquets de grève pour animaux familiers...
Sans oublier la menace de Goss et Subby, cet homme et ce petit garçon qui tuent et torturent, incarnations du mal, ou encore Vardy, policier passionné de religion mais devenu trop intelligent pour continuer, à son grand désespoir, de croire encore.

Et ce n’est qu’un aperçu tant il y a de personnages et de situations dans ce registre. Le côté positif, c’est ce sourire que l’on décroche à chaque fois qu’un nouveau concept loufoque débarque. Tout est génialement absurde. Le problème, c’est que l’essentiel arrive comme un cheveu sur la soupe. Les personnages ne servent pas l’intrigue, c’est l’intrigue qui est dirigée pour les mettre en scène. Par moments, on a vraiment l’impression que l’auteur est prêt à n’importe quel rebondissement juste pour arriver d’un point A à un point B. Plus le roman et ses quelques 600 pages avancent, plus on décroche de l’enquête.

Finie la cohérence d’un Perdido Street Station ou l’intelligence de The City and the City. Kraken est une succession de sketches géniaux mais enchaînés de manière linéaire, épuisants à la longue. J’espérais pour ma part une ambiance londonienne mieux rendue. La deuxième moitié du roman se contente d’action et de dialogues factuels. De plus la qualité du style semble légèrement inférieure à ce à quoi nous avait habitué l’auteur. Des tournures sont régulièrement bancales, confuses, laissent penser à un problème de traduction ou à une volonté de l’auteur de maintenir un flou.


Kraken n’est pas un mauvais roman. Il fourmille d’idées aussi dingues que malignes, et les personnages sont inimitables. Mais ce potentiel de chef-d’oeuvre est gâché par un amoncellement de concepts qui se contentent d’eux-mêmes et ne collent au récit que par des situations tirées par les cheveux, opportunistes. Un China Miéville en demi-teinte, donc, un gâchis magnifique. A conseiller aux fans de l’absurde et aux adorateurs de céphalopodes.

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3 commentaires :

  1. C’est marrant, ta critique a beau être négative, tu m’as donné envie de découvrir ce curieux patchworks tant les personnages ont l’air complètement barrés ! :D

  2. Oui j'ai été assez partagé sur ce bouquin. C'est poussif, j'ai dû forcer sur la fin pour finir, mais les personnages et quelques idées valent le détour. Néanmoins il manque quelque chose, je ne sais pas trop quoi. Peut-être aurait-il fallu un texte plus court, une intrigue plus prenante ? Ou alors je suis devenu trop difficile ^^.

  3. Tiens j'étais curieux envers ce livre mais finalement, je ferais mieux de lire (enfin!!!) "Perdido Street Station" et "The city and the city".