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Paru en France en 2023

Jeff Noon poursuit sa saga de polars oniriques autour de son détective privé John Nyquist. Chaque roman est l’occasion d’explorer un nouveau territoire aux règles folles et chargé de magie.

 

Après Un homme d’ombres, dans une ville plafonnée d’ampoules électriques où chaque personne suit sa propre chronologie, après La ville des histoires où les habitants sont soumis à des récits littéraires qui guident leurs vies, l’auteur nous emmène à la campagne.

 

Notre détective privé, dans un contexte polar noir et années 1950, suit ainsi les traces de son père disparu dans le petit village anglais d’Hoxley-sur-la-Vive.


Un jour, un Saint, une contrainte

 

La folie onirique prend une nouvelle forme. Dans cette commune, les villageois se plient aux obligations de chaque Saint du jour, plus ou moins contraignantes. La Saint Meade impose de se taire et de parler en langue des signes. D’autres saints obligent à incarner des personnages, à rester chez vous, ou interdisent de finir vos phrases ou vos actes...

 

Au milieu de tout ça un meurtre à résoudre, l’ombre du père, de vieux complots familiaux autour de malédictions.

 

Jeff Noon aurait pu se contenter de la folie, satyre de l’obéissance aveugle à des traditions, des secrets poisseux propres aux petites communautés, mais il sature à nouveau son univers de magie, et c’est peut-être un écueil tant cela rend le tout imprécis.

 

Quand le Saint du jour impose de porter un masque, celui-ci adhère à la peau et on ne peut le retirer. Un autre Saint entoure les villageois d’un « mouron », un nuage magique qui les cache et prend la couleur de leurs émotions... Fantômes, possessions, étang avec des pouvoirs, dongeon qui fait voyager dans le temps et bien sûr ces vrilles végétales qui adhèrent à la peau ou aux objets...


Trop de magie tue la magie

 

Si des auteurs comme Antoine Volodine ou Jacques Abeille parvenaient à rendre avec brio une ambiance onirique totale, si d’autres manient le fameux réalisme magique où l’impossible ne surprend jamais les personnages, Jeff Noon ne réussit qu’à moitié l’exercice. On pourra aussi songer aux oeuvres de China Miéville, qui souvent portent, elles aussi, sur des villes à concepts.

 

Trop flottant, vu à travers les yeux d’un personnage quasiment ivre, l’univers nébuleux grignote l’intrigue policière qui perd de son intérêt. Le village et ses alentours jouissent certes d’une ambiance pesante et oppressante, réussie mais presque attendue pour un thriller rural. Les contrastes urbains des deux précédents volumes manquent.

 

Mais surtout, Jenny-les-Vrilles accentue les défauts déjà présents au début de la saga John Nyquist. Un détective auquel on ne s’attache pas, qui se contente d’évoluer au travers de ce qu’il observe sans épaisseur ni émotion. Il est interchangeable. Les personnages secondaires ne suscitent pas davantage d’empathie. Leur sort nous indiffère.

 

Alors oui, la plume reste assez agréable pour qu’on lise chacune de ces enquêtes, curieux de savoir ce que réservera la prochaine cité. On en ressort avec le plaisir d’avoir goûté à une ambiance surréaliste, quoi que déclinaisons d’une recette initiale, et la déception d’avoir perdu la force acérée du Jeff Noon des débuts, celui de Vurt, de Pollen, d’Intrabasses ou de Pixel Juice...

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Paru en France en 2022

Après « Un homme d’ombres » Jeff Noon poursuit sa série d’enquêtes du détective John Nyquist. Il est loin l’accent punk britannique et musical des premiers romans de l'auteur, ce que certains regretteront peut-être. Avec les John Nyquist, nous sommes dans le roman noir posé sur une trame fantastique, surréaliste, ou peut-être encore teintée de ce réalisme magique cher aux auteurs sud-américains.

 

Dans « La Ville des histoires » John Nyquist quitte l’agglomération aux ampoules du précédent volume et atterrit dans une cité dominée par les récits. Les habitants ne vivent que pour les histoires, celles qu’ils écoutent auprès d’innombrables conteurs, mais aussi leur propre vie dont ils sont les personnages. Il existe même une brigade chargée de la bonne articulation des histoires.

 

Lorsque John Nyquist, dans le cadre d’une investigation, se retrouve dans cette tour abandonnée et doit tuer pour se défendre, tout bascule.

Sa fuite avec l’inconnue Zelda mène à la découverte d’un livre secret, le Corps Bibliothèque, composé de morceaux arrachés à d’autres ouvrages et histoires.

 

Nous découvrons une secte hallucinée qui répète des phrases du livre lors d’étranges cérémonies. Bientôt, la question d’une réalité fictionnelle, avec les doubles des protagonistes, transparait.

 

Et toujours, le mystère de cette tour à la fois vide et chargée d’âmes, sous la baguette de quelque étrange marionnettiste ou monarque fou.

 

Jeff Noon aurait pu en profiter pour jouer avec la mise en abîme de sa propre relation à ses personnages. Cela n’apparaît pas tant que ça, même si la nature de la fiction est bien sûr au centre de l'aventure.

A la place il joue plutôt sur l’aspect nébuleux de la ville, de la tour, qui prennent bientôt la vedette devant le détective et l’enquête. Le flou entretenu est à la fois la réussite et le défaut du livre, comme si Jeff Noon était prisonnier de sa propre recette.

 

En dépit de ce surréalisme parfois vaporeux, le lecteur se prendra au jeu. Des rebondissements palpitants relancent ce récit quand il le faut, et on aimera explorer cet environnement avec notre détective, nouvellement arrivé dans une ville totalement déjantée.

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Autres ouvrages de Jeff Noon : Vurt, Intrabasses
Paru en France en 2021

Le dernier Jeff Noon s’éloigne quelque peu des thèmes cyberpunk de certains de ses ouvrages passés, quoi qu’il en conserve une partie de l’ambiance psychédélique et hallucinatoire. Avec Un homme d’ombres, c’est un polar noir hard-boiled qui est proposé. On sent un jeu volontaire sur les poncifs puisque le détective privé John Nyquist est typique de l’enquêteur abrupt et désabusé, gueule cassée portée sur l’alcool et aux pensées amères.

 

Evidemment ce ne serait pas du Jeff Noon si l’on n’avait affaire qu’à une intrigue policière. Le point fort de l’ouvrage est de nous amener dans une cité concept, un peu comme l’avait fait China Mieville avec son The city and the city.

 

Ici l’agglomération tentaculaire n’a pas de ciel, mais un toit par-dessus les immeubles intégralement constitué d’ampoules. Allumées pour un jour permanent dans Soliade, le quartier qui voue un culte à la lumière. Eteintes – sauf quelques unes qui font des constellations – dans Nocturna, la cité dortoir. Entre les deux s’étend une bande urbaine que l’on ne traverse qu’en train, appelée Crépuscule. Un territoire interdit couvert de brume.

 

Jeff Noon aurait pu s’arrêter à cette idée. Mais il y ajoute le concept de chronologies séparées. Ainsi chaque entreprise, commerce ou individu de la ville peut s'organiser selon des horaires différents. Le citoyen pourra acheter des montres contenant diverses chronologies, selon qu’il veut des heures plus longues ou plus courtes. Personne ne vit et ne dort au même moment, et lorsqu’on entre dans une boutique, on change de chronologie en réglant sa montre, puis on repasse à la sienne en sortant. Certains en deviennent fous, perdus entre les temporalités multiples.

 

C’est dans ce contexte que le détective John Nyquist part à la recherche d’Eleanor, jeune fille disparue, puis tente de la protéger, persuadé qu’elle court un danger mortel. Le tout sur fond de meurtres mystérieux, et bien sûr, lié au fameux Crépuscule.

 

Le lecteur pourra regretter un dernier tiers un peu mystique, insistant sur l’intangible magique et atténuant le plaisir de l’enquête policière. Peu importe, la force du livre réside surtout dans la description de cette ville triple et de ses chronologies, qui délitent peu à peu l’esprit du détective. La cité décrite est l'allégorie de notre monde chronométré, survolté, où l’habitant coincé entre sommeil et travail répugne à considérer l’alternative entre les deux, la brume des inadaptés et des rêves maudits.

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Paru pour la première fois en 2007, réédité en 2017 chez Mare Nostrum, Vous aurez de mes nouvelles dans les journaux n’a de fantastique que la précocité de son héroïne Elvira, capable de rédiger son journal dès l’âge de trois ans.

L’ouvrage se porte davantage sur le noir et le thriller, mais j’en parle quand même ici. Alors que Catalan Psycho versait dans une surenchère de sordide parodique et que l’extraordinaire Requiem pour une racaille foisonnait de degrés de lecture et terrifiait par sa profondeur, "Vous aurez de mes nouvelles" est un roman bref, lapidaire, choc. Presque une novella tant il est court, presque une pièce de théâtre tant ce roman choral enchaîne les scènes brutes, les pensées sans analyse.

Gil Graff nous propose le parcours d’une fillette dans une famille déglinguée. Sa mère, jeune infidèle, nymphomane vénale, grasse et stupide, et son père Tom, le beau mécano un peu simple qui l’aime malgré tout, qui ferme les yeux quand la couleur de la peau de sa fille montre qu’elle n’est pas de lui. Elvira, trop intelligente pour son âge, se trouve être adultophile. Tom est pour elle, et le jour de ses quinze ans, elle lui offrira sa virginité. Et malheur à ce qui barre son chemin, qu’il s’agisse de sa propre mère, ou d’un simple chien.

Le roman s’écarte par moments du point de vue d’Elivra pour nous plonger dans celui des autres personnages de la pièce. Tom, le patron du garage Roger, Chantal l’amie lesbienne d’Elvira et d’autres encore. Moins glauque que d’autres livres de la même auteure - parfois même curieusement sage quand on connaît Graff - celui-ci joue néanmoins sur le cru, le sexe, l’immoral. Gil Graff sait appuyer là où ça dérange le lecteur, elle flirte avec l’inconfort comme on promène quelqu’un dans une voiture un peu molle, juste au bord de la nausée sans jamais s’y jeter.

On pourra regretter qu’une fois les mécanismes du scénario éventés, vers la moitié de l’ouvrage, il n’y ait guère de surprise quant à l’inéluctable progression d’Elvira. Mais ce n’est pas un livre de coups de théâtre. C’est un livre qui interroge le voyeurisme du lecteur et son goût pour le fait divers. En ces époques de néo-puritanisme, il aurait même des relents de subversif. A découvrir, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Paru en France en 2015

De Monstrorum Natura est une novella numérique, parue chez House Made of Dawn, éditeur faisant le pari - aussi risqué que réussi, semble-t-il, des ebooks en format court.

Sylvain Lamur nous propose une enquête dans univers steampunk, même si ce contexte rétrofuturiste est à peine esquissé, le récit étant centré sur ses personnages. Dans la première moitié de la novella, on plonge même dans l’ambiance old school de ces polars hardboiled aux notes jazzy hantés par les femmes fatales.

Nous suivons l’improbable duo constitué par Lili Swamp, nymphomane de cabaret belle à tomber, et Owen Owens, l’inspecteur bien comme il faut.
Alors que Lili se retrouve mêlée à des meurtres sauvages perpétrés par d’étranges créatures venues du fleuve, elle trouve en Owen un amant capable de lui apporter enfin un peu de sérénité... Jusqu’à ce qu’elle craque à nouveau en menant sa propre enquête pour l’aider.

Sylvain Lamur, au-delà de son style fluide et particulièrement agréable à lire, possède un réel talent pour donner vie à des personnages profonds et attachants. Notre Lili tourmentée par ses pulsions et ses doutes est l’une des héroïne les plus envoûtantes que j’ai pu suivre ces derniers temps. L’odieux opposant au maire est également très réussi.
La novella se dévore d’une traite, car on veut savoir le fin mot de l’histoire, surtout quand tout se met à tourner mal pour les personnages. Si la fin s’oriente plus vers l’action et le fantastique, et que d’aucuns pourront trouver la chute précipitée, le récit reste une excellente surprise.

De Monstrorum Natura est un court polar steampunk dont les personnages sont si réussis et attachants qu’ils perdurent bien après la fin du texte. De quoi donner envie de lire "Le sens de la vie", du même auteur et qui se déroule dans le même univers - avant cette histoire, si j’ai bien compris.
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Paru en France en 2013
Cette chronique est publiée dans Frontières n°4


Décadence est le premier roman de Sylas, alias Sylvain Lasjuillarias. L’auteur français ne sévissait jusqu’alors que dans le milieu de la nouvelle.
Avec Décadence, Sylas nous livre un roman difficile à étiqueter. Ce n’est pas de la fantasy au sens médiéval du terme, ce n’est pas vraiment du steampunk ni du planet opéra, ni même du roman policier. C’est un curieux mélange.
Il y a bien de la magie dans Décadence, et même des écoles de magie, mais c’est un surnaturel du quotidien. Les pouvoirs sont utilisés pour renforcer des bâtiments, créer des objets usuels ou affiner des sens. L’histoire se déroule à Twynte, cité verticale cernée de murailles. Les bâtiments de bois et de pierre se construisent les uns sur les autres, et seule la magie permet d’éviter que tout s’effondre, ce qui arrive malgré tout ici et là.

Sylas a travaillé sa cité dans les moindres détails, allant jusqu’à proposer un vocabulaire propre aux déplacements de terrasses en niveaux, avec un glossaire à la fin de l’ouvrage. Dans cette cité si condensée que la rivière qui la traverse en est devenue souterraine, on franchit des coutres, des versoirs, des pas, des déclives ou des manchons, ou bien l’on se déplace sur le dos d’un porteur... Le métal est si rare que la limaille de fer sert de monnaie et les sous-sols regorgent d’Oubliés, ceux dont on se débarrasse et qui se dévorent entre eux. Le temps est décimal si bien que l’on compte en centiheures et déciheures. Bref, Sylas nous dépayse tout en soignant la cohérence d’un monde qui allie structure et rusticité, un peu à la manière des œuvres de China Miéville.

Décadence propose deux récits alternés qui finissent par se rejoindre. D’abord celui de deux enquêteurs, Fahim Lévi le mage devin et son protecteur Carl Bacoul, mage matiériste. Le duo d’enquêteurs aux personnalités différentes est un grand classique toujours plaisant à suivre. Au service d’un Remarquable – un notable de la cité – ils tentent de déjouer un mystérieux trafic d’organes dont il suivent la piste de puis la clinique au centre de Twynte.
Car l’utilisation quotidienne des pouvoirs affaiblit les mages qui, selon la magie qu’ils emploient, finissent par perdre leurs reins, leurs yeux, leurs bras etc. C’est la Décadence. Et une organisation tentaculaire, la Bulle Rouge, pourrait bien pratiquer quelques greffes illégales, voire quelques ablations pas tout à fait nécessaires. Fahim et Carl mettront à jour un véritable complot aux rebondissements multiples, certains convenus, d’autres beaucoup moins.

En parallèle, Sylas nous raconte le parcours de Badia, jeune fille au potentiel magique incroyable et qui décide d’échapper à son destin de mage et à son village natal en se rendant à Twynte. Elle découvrira que ses pouvoirs n’appartiennent pas aux huit branches officielles de la magie, mais à une neuvième strate officieuse et organique. Magie que l’on soupçonne d’être également liée à la Bulle Rouge. L’histoire de Badia est avant tout un récit initiatique, celui d’une jeune fille qui se découvre elle-même.

Le style de Sylas est aussi simple qu’efficace. Pas de grandes envolées littéraires mais un rythme maintenu. L’auteur s’efface pour laisser place à l’enquête. On pourra cependant reprocher quelques points qui auraient pu être affinés, et que l’on attribuera aux imperfections d’un premier roman. Des secrets éventés assez tôt qui retirent quelque peu du suspense sur la dernière partie, ou des personnages que l’on aurait aimé plus présents. Grégor, qui accompagne Badia dans son voyage, ou Sira Bé, guerrière au passé douteux, sont bien campés et manquent dès qu’ils sont évincés de la trame principale. Mais Sylas sait malgré tout faire plaisir à ses lecteurs en réunissant nombre d’ingrédients jouissifs. Le fil conducteur policier qui tient en haleine, le secret des pouvoirs de Badia, et cette cité fourmillante qui brasse faste et misère, qui nous donne envie, à notre tour, de bondir de toit en toit en passant par des timons, des coursis ou des treillis...

Bref, Décadence est un premier roman prometteur. Et tant d’éléments sont esquissés qu’on ne peut qu’espérer une nouvelle aventure dans le même univers qui nous en dévoilerait davantage. Il paraît que ce serait prévu...





Bonus : mini interview de l'auteur
Cinq questions à Sylas

- Peux-tu te présenter en quelques mots, ainsi que tes débuts dans l’écriture ?
 J'ai 34 ans. Vers 20 ans, j'ai commencé à ressentir une démangeaison étrange entre les oreilles. J'avais besoin de m'exprimer. Comme je ne suis pas à l'aise à l'oral, ni dans les arts visuels, je me suis tourné vers la littérature.

- Comment t’es venue l’idée de ce premier roman, et combien de temps pour le mettre en forme ?
 C'est une conjonction de plusieurs influences : les runes de Full Metal Alchemist (le manga). Les différentes magies du jeu de rôle Donjon et Dragon. Mon goût pour le polar et la Science-Fiction. J'ai mélangé tout ça, laissé reposé quelques années et l'univers de Décadence a émergé. Pour être plus précis, l'univers a maturé durant quelques années et l'écriture proprement dite a duré un an, plus un an de corrections et d'améliorations grâce aux retours de quelques "cobayes".


- C’est un roman policier ? De la fantasy ? De l’urban runepunk opéra  ?
 C'est un roman policier. C'est de la fantasy. Ça serait du magicpunk, c'est à dire un monde dont la technologie est uniquement basée sur la magie (à l'instar du steampunk ou du cyberpunk). Sans magie, la civilisation se casse la figure et retourne à l'âge de pierre. On se sert de la magie pour couper, coller, construire, allumer le feu, etc. C'est une magie domestique.


- Tu fais partie d’une nouvelle génération d’auteurs d’imaginaire qui se lancent. Te faire publier a-t-il été un parcours du combattant ?
 Oui et non. J'ai essuyé quelques refus avant d'être accepté par les éditions Asgard, mais ma recherche d'éditeur n'a duré qu'un peu plus d'un an. En même temps, je pense que j'ai eu beaucoup de chance (j'ai rencontré Thomas Riquet, qui bossait alors chez Asgard, sur un salon littéraire) et que la recherche d'éditeur est forcément un parcours du combattant.


- Quels sont tes projets littéraires ?
 En vrac : la suite de Décadence, qui se nommera La Marche Rouge (en cours d'écriture), aux mêmes éditions Asgard. Un roman ado SF/fantastique quasiment fini : Rêves de papier. Et des projets pas encore débutés...
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Paru en France en 2002

Ce roman de Christopher Moore est clairement annoncé dans la catégorie polar. Mais c’est un polar déjanté aux frontières de la parodie. Et il y a une belle touche de fantastique avec cette créature des profondeurs qui traverse l’oeuvre.

Melancholy Cove est une petite station balnéaire américaine, quasi désertique. Et c’est la ville qu’a choisi un monstre marin venu du fond des âges pour refaire surface. Mais le récit n’est pas tellement centré sur la bête, plutôt sur les humains plus allumés les uns que les autres qui peuplent Melancholy Cove.
Car le lézard géant - de la taille d’un camion – est un tel concentré d’instinct originel que ses phéromones ont le pouvoir de réveiller les libidos de toute la ville. Sachant que les habitants sont déjà à moitié dingues, Christopher Moore nous livre alors un cocktail détonnant et particulièrement bien rythmé.

Dans Le lézard lubrique de Melancholy Cove, nous croisons ainsi un pharmacien sexuellement obsédé par les dauphins, une ancienne comédienne de série B qui a vieilli dans ses costumes post-apo et vit dans une caravane, un joueur de blues qui n’est plus assez malheureux pour jouer correctement et qui tente de se déprimer, ou encore un psy qui décide de ne plus prescrire d’antidépresseurs à tout ce petit monde...
C’est une bonne vingtaine de ce genre de caricatures qui vont faire face à des mystérieux meurtres et disparitions, le tout lié à l’apparition du lézard.

Ce dernier, plus ou moins métamorphe, parvient à se déguiser en caravane. Puisque l’on plonge également dans les pensées du monstre, on le verra par exemple jubiler lorsque la comédienne, qui s’approche d’un peu trop près, lui « touche la clim ». Tout est de cet acabit, oscillant sans cesse entre investigation et franc n'importe quoi.


Le tout est servi avec une plume efficace qui laisse un sourire à chaque page. Le genre de bouquin dont le scénario est moins essentiel que sa galerie de personnages déjantés. Le genre qui se lit en quelques jours et qui redonne le moral, parce qu'il est aussi génial que son titre.
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Paru en France en 2011
Cette chronique a déjà été publiée dans la revue Frontières

Désolation Road est un polar sombre. Pas un once de fantastique dans ce Noirez, et c’est justement l’occasion de découvrir ce dont est capable cet auteur hors de nos thèmes habituels. Par ailleurs, le public de cet ouvrage est bien défini : nous sommes clairement dans la  jeunesse et le young adult, alors que des œuvres ambivalentes comme Leçons du monde fluctuant pouvaient nous faire douter. Ici l’ouvrage est court, moins de 200 pages avec une grande police, et se lit presque d’une traite.

Désolation Road, c’est l’histoire de June, racontée à travers les confidences qu’elle livre à un journaliste depuis la prison. C’est aussi l’histoire de l’Amérique poisseuse et inquiétante des années 1930, avec sa crise, sa prohibition, ses voitures d’époque et ses mitraillettes Thompson... Le décor est planté, davantage sur les routes désolées de la campagne US qu’en compagnie des gangs urbains.
June a dix-sept ans, elle est la plus jeune condamnée à mort des Etats-Unis. Comme le journaliste qui l’interroge, le lecteur balance entre le désir de la condamner pour ses crimes et celui de la prendre en pitié. Car June a tué par amour, par désœuvrement... peut-être même par hasard.

Le road trip démarre dans une campagne rongée par la crise, que June fuit avec David, son voisin, qui vient de tuer son propre père. Dans une Ford A, le jeune couple sillonne la Californie en quête d’un peu d’argent pour survivre. On pense tout de suite aux grands duos de criminels, Bonnie et Clyde en tête, ou même au film d’Oliver Stone, « Natural born killers ». Mais pour June et David, il n’y a pas de réelle volonté de faire le mal, le crime leur tombe dessus comme une fatalité. Le braquage d’une station service d’abord, pour ramasser quelques dollars. Puis un second, qui tourne mal. Et le meurtre de policiers, quand ils manquent d’être arrêtés. L’amour de ces deux jeunes à peine sortis de l’adolescence semble se renforcer à mesure qu’ils plongent dans l’engrenage. Alors qu’il exécutent des contrats et même un kidnapping pour un mafieux local, ils finissent par comprendre qu’ils ne s’en sortiront pas.

Jérôme Noirez va à l’essentiel. Son style est simple, épuré, destiné à la jeunesse. Malgré tout ses deux héros ont une complexité, une ambiguïté qui jaillit entre les lignes. Par une habile manœuvre de deux témoignages discordants, il parvient même à faire douter du récit de June. Dit-elle bien la vérité ? N’est-elle pas plus violente qu’elle ne le laisse entendre ? Est-ce qu’elle manipule le journaliste ? C’est June qui presse la détente pour la plupart des meurtres, et l’on ne sait jamais si elle suit David dans la descente aux enfers, ou bien si, finalement, elle l’y entraîne par sa simple présence. Et c’est là que le style jeunesse devient frustrant, car l’on aurait aimé voir développer encore davantage ces aspects, plonger un peu plus dans la psychologie des héros.
Quant aux personnages secondaires, ils sont peu étoffés et trop archétypaux. La mère indigne qui abandonne sa fille, le mafieux crapuleux avec des brutes épaisses comme gardes du corps, la petite fille capricieuse... Les méchants sont juste méchants, et manquent de l’épaisseur donnée aux personnages principaux. Jusqu’à la fusillade finale, de type « encerclés et plus rien à perdre », dont le côté déjà vu, déjà digéré est sans doute voulu, comme un hommage à un certain cinéma.

En dépit de ces détails, peut-être dus au public visé, le récit prend au tripes. L’ambiance d’abord, très visuelle, où chaque description rappelle la misère de l’époque. Ce premier amour, ensuite, que l’on sait condamné. Il nous touche, nous attache aux personnages qui se découvrent l’un et l’autre dans une amertume croissante.  Et quand le lecteur se demande « qu’aurais-je fait, moi, dans cette situation ? », il tient la preuve que l’histoire l’a complètement happé.


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Paru en France en 2008
Le portrait de l'auteur sur La Semaine du Roussillon
Autres ouvrages de Gil Graff : Requiem pour une racaille

Gil Graff le revendique elle-même, elle écrit du transgenre. Si Catalan Psycho est clairement un roman noir teinté de trash, un peu de SF pointe également son nez sur la fin du récit. 

Catalan Psycho est un thriller déjanté qui nous plonge dans un village catalan on ne peut plus refermé sur lui-même. Quand Eliane débarque dans ce coin perdu, elle traîne déjà un passé douteux, voire nauséabond, voire même quelques cadavres dans le coffre de sa voiture. Mais rien ne pouvait la préparer à cette galerie de personnages déjantés qui peuple « El Forat dels Innocents ».

L’ouvrage n’est pas sans rappeler « Le lézard lubrique de Melancholy Cove », le polar génial de Christopher Moore, dans sa manière de présenter des êtres névrosés à la chaîne. Et Gil Graff a une recette qui fonctionne : pour chaque nouveau personnage qui surgit dans le roman, le lecteur se demande si enfin, celui là sera à peu près normal. Perdu, tous ont leurs tares, leurs sales manies dégueulasses. Parce que Catalan Psycho, c’est une description crue, qui n’épargne rien : sexe et situations sordides, tout y est décrit, avec un too much volontaire, car l’ouvrage est un délire immoral à ne pas prendre au sérieux. On y égratigne au passage le villageois rustre.

Ca démarre soft avec des jalousies de comptoir autour du seul bistrot du hameau, mais le livre enchaîne rapidement sur cette vieille dame qui fait des confitures de rat, occasionnellement de foetus. Il y a ce géant simplet, dernier descendant d’une lignée de psychopathes, qui couchait avec sa grand mère – on se souviendra longtemps du « viiiiiiens têter mémé » - et qui garde un puits maudit. Un gendarme violeur persuadé que son sexe est un sceptre libérateur, un homme complexé amateur de bains de siège... etc.

Le tout sur fond de passé qui resurgit, de liens familiaux, d’expériences, et d’une vieille histoire d’asile psychiatrique.

Catalan Psycho est un savant défouloir, au style et au rythme assez maîtrisés pour éviter l’écueil de l’amoncellement d’idées. On le lit presque d’une traite, avec un sourire vicieux au coin des lèvres. On pourra cependant regretter l'explication finale des événements, qui tente de justifier la folie des habitants alors que l'univers décalé se suffisait à lui-même. C’est si sordide qu’il est impossible de prendre quoi que ce soit au premier degré. A ne pas mettre entre toutes les mains néanmoins, quelques descriptions sont à même de choquer les plus sensibles.
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Paru en France en 2002

Pour une fois je vais évoquer un livre que je n’ai pas aimé, mais qui reste intéressant par bien des aspects. K.W. Jeter, l’un des précurseurs du steampunk, nous offre pourtant un ouvrage des plus alléchants. Le titre, la couverture, le pitch donnent envie.

Noir nous plonge dans Los Angeles fantasmé pas si éloigné de notre époque, où nous suivons l’enquête de McNihil, ex flic en freelance. McNihil est l’archétype du détective désabusé. Nostalgique d’une époque révolue, il s’est fait remplacer les yeux afin de voir le monde en noir et blanc, comme dans un vieux film. Mais ce n’est pas seulement une question de couleurs : il voit aussi le design des objets altéré. Un téléphone ultra-moderne aura l’air d’un vieux combiné à cadran. Mais l’idée est amenée avec un manque cruel de crédibilité – si la forme des objets change uniquement au visuel, quid du toucher ? – sans pour autant être totalement métaphorique... Bref, ce n’est pas très clair.

Mais l’une des idées maîtresses du roman, c’est surtout cette lutte pour les droits d’auteurs quelque peu nauséabonde, d’autant que pour le peu que j’ai lu à son propos, K.W. Jeter serait un farouche opposant au piratage et donc partisan des idées qu’il met en avant. Faut-il y voir du faux fascisme à prendre aux douzième degré ? J’ai un léger doute. McNihil traque les pirates qui font des copies de musiques ou de films. La copie est présentée dans l’ouvrage comme l’assassinat de la culture, du livre en particulier. McNihil attrape donc des ados qui ont fait des doubles d’un bouquin ou d’une vidéo. Dans des scènes parmi les plus insoutenables que j’ai pu lire, il les emballe dans du cellophane, les torture, leur arrache les organes sans les tuer, puis intègre leur cerveau à un matériel électronique – une chaîne hi-fi par exemple. Le contrevenant est ainsi contraint d’être conscient, éternellement puni à l’intérieur d’une machine.

Reste l’enquête sur fond de complot – le classique du commanditaire finalement impliqué lui aussi – et cette ambiance sale, tout au long de l’ouvrage, parfaitement bien rendue. Le mélange de cyberpunk à base d’implants, de ville privilégiée au milieu d’une masse touchée par la crise et la décadence économique, et cette vision « années 1950 » de McNihil laisse une impression unique, dérangeante.


Noir est un livre qui ne laisse pas indifférent. Si pour ma part il m’a fait réagir de manière presque épidermique, c’est peut-être qu’il a réussi son pari, après tout. Reste qu’avec un rythme inégal, des idées pas toujours cohérentes et un fond fascisant qu’on ne sait comment interpréter, K.W. Jeter semble passer à côté du chef d’oeuvre qu’aurait pu être le roman.
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Paru en France en 2011
Du même auteur : Kraken

The City and the City est un livre concept. Mais c'est aussi, pour l'écrivain anglais China Miéville, un tour de force tant l'idée est délicate à manipuler. Il avait déjà prouvé ses capacités d'imagination dans l'univers steampunk de Perdido Street Station. Avec The City and the City, China vient jouer dans une autre cour.

Beszel et Ul Quoma sont deux villes qui ont la particularité de se trouver... exactement au même endroit.
On pense tout de suite à Jérusalem ou au Berlin du mur, mais l'auteur va beaucoup plus loin.

Chaque ville a son architecture, son administration ses règles. Un trottoir peut appartenir à Beszel et celui d'en face à Ul Quoma.
Et tout citoyen d'une ville a l'obligation "d'éviser" l'autre cité imbriquée. Que signifie éviser ? Tout simplement ignorer de la manière la plus absolue. Interdiction de regarder un immeuble appartenant à l'autre ville. Interdiction d'apercevoir un citoyen d'en face. L'oeil doit balayer la cité étrangère sans s'y attarder et le cerveau est convié à ne retenir que les éléments de sa ville natale.
S'attarder sur l'autre ville s'appelle "rompre", et ce genre d'accident est puni par une police crainte et secrète, la Rupture. Le seul moyen de passer d'une ville à l'autre est de passer par un poste frontière. Auquel cas le citoyen, comme en voyage, n'a plus le droit de regarder sa ville d'origine mais seulement sa nouvelle destination. Je vous laisse imaginer la simple complexité du système de circulation, puisqu'il faut bien sûr éviser les véhicules de l'autre cité.

C'est dans ce décor particulièrement élaboré que China Miéville pose son intrigue. Un inspecteur de Beszel découvre le cadavre d'une femme manifestement tuée à Ul Quoma. Le voilà qui doit enquêter à travers les deux cités imbriquées, avec tous les inconvénients que cela pose.
Théories du complot, existence mythique d'une possible troisième cité, le scénario est particulièrement bien cousu compte tenu du challenge d'écrire dans un tel univers.

S'il fallait faire un reproche à cet ovni littéraire, ce serait la volonté d'expliquer, de détailler à tout prix le concept des deux villes l'une dans l'autre, qui éclipse par moments l'enquête policière. L'auteur s'attarde un peu trop sur les mécanismes des cités, même une fois que l'on a bien intégré son astuce. Malgré tout, l'ouvrage fonctionne, vous happe tant son idée est lumineuse. Et on ne pourra s'empêcher de songer à des parallèles avec certaines villes pluri-communautaires existantes, Jérusalem entre autres, et cette analyse sur la capacité d'ignorer l'autre jusqu'à l'oubli.

L'interview de l'auteur sur ActuSF
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