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Paru en France en 2023

Jeff Noon poursuit sa saga de polars oniriques autour de son détective privé John Nyquist. Chaque roman est l’occasion d’explorer un nouveau territoire aux règles folles et chargé de magie.

 

Après Un homme d’ombres, dans une ville plafonnée d’ampoules électriques où chaque personne suit sa propre chronologie, après La ville des histoires où les habitants sont soumis à des récits littéraires qui guident leurs vies, l’auteur nous emmène à la campagne.

 

Notre détective privé, dans un contexte polar noir et années 1950, suit ainsi les traces de son père disparu dans le petit village anglais d’Hoxley-sur-la-Vive.


Un jour, un Saint, une contrainte

 

La folie onirique prend une nouvelle forme. Dans cette commune, les villageois se plient aux obligations de chaque Saint du jour, plus ou moins contraignantes. La Saint Meade impose de se taire et de parler en langue des signes. D’autres saints obligent à incarner des personnages, à rester chez vous, ou interdisent de finir vos phrases ou vos actes...

 

Au milieu de tout ça un meurtre à résoudre, l’ombre du père, de vieux complots familiaux autour de malédictions.

 

Jeff Noon aurait pu se contenter de la folie, satyre de l’obéissance aveugle à des traditions, des secrets poisseux propres aux petites communautés, mais il sature à nouveau son univers de magie, et c’est peut-être un écueil tant cela rend le tout imprécis.

 

Quand le Saint du jour impose de porter un masque, celui-ci adhère à la peau et on ne peut le retirer. Un autre Saint entoure les villageois d’un « mouron », un nuage magique qui les cache et prend la couleur de leurs émotions... Fantômes, possessions, étang avec des pouvoirs, dongeon qui fait voyager dans le temps et bien sûr ces vrilles végétales qui adhèrent à la peau ou aux objets...


Trop de magie tue la magie

 

Si des auteurs comme Antoine Volodine ou Jacques Abeille parvenaient à rendre avec brio une ambiance onirique totale, si d’autres manient le fameux réalisme magique où l’impossible ne surprend jamais les personnages, Jeff Noon ne réussit qu’à moitié l’exercice. On pourra aussi songer aux oeuvres de China Miéville, qui souvent portent, elles aussi, sur des villes à concepts.

 

Trop flottant, vu à travers les yeux d’un personnage quasiment ivre, l’univers nébuleux grignote l’intrigue policière qui perd de son intérêt. Le village et ses alentours jouissent certes d’une ambiance pesante et oppressante, réussie mais presque attendue pour un thriller rural. Les contrastes urbains des deux précédents volumes manquent.

 

Mais surtout, Jenny-les-Vrilles accentue les défauts déjà présents au début de la saga John Nyquist. Un détective auquel on ne s’attache pas, qui se contente d’évoluer au travers de ce qu’il observe sans épaisseur ni émotion. Il est interchangeable. Les personnages secondaires ne suscitent pas davantage d’empathie. Leur sort nous indiffère.

 

Alors oui, la plume reste assez agréable pour qu’on lise chacune de ces enquêtes, curieux de savoir ce que réservera la prochaine cité. On en ressort avec le plaisir d’avoir goûté à une ambiance surréaliste, quoi que déclinaisons d’une recette initiale, et la déception d’avoir perdu la force acérée du Jeff Noon des débuts, celui de Vurt, de Pollen, d’Intrabasses ou de Pixel Juice...

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Paru en France en 2022

Après « Un homme d’ombres » Jeff Noon poursuit sa série d’enquêtes du détective John Nyquist. Il est loin l’accent punk britannique et musical des premiers romans de l'auteur, ce que certains regretteront peut-être. Avec les John Nyquist, nous sommes dans le roman noir posé sur une trame fantastique, surréaliste, ou peut-être encore teintée de ce réalisme magique cher aux auteurs sud-américains.

 

Dans « La Ville des histoires » John Nyquist quitte l’agglomération aux ampoules du précédent volume et atterrit dans une cité dominée par les récits. Les habitants ne vivent que pour les histoires, celles qu’ils écoutent auprès d’innombrables conteurs, mais aussi leur propre vie dont ils sont les personnages. Il existe même une brigade chargée de la bonne articulation des histoires.

 

Lorsque John Nyquist, dans le cadre d’une investigation, se retrouve dans cette tour abandonnée et doit tuer pour se défendre, tout bascule.

Sa fuite avec l’inconnue Zelda mène à la découverte d’un livre secret, le Corps Bibliothèque, composé de morceaux arrachés à d’autres ouvrages et histoires.

 

Nous découvrons une secte hallucinée qui répète des phrases du livre lors d’étranges cérémonies. Bientôt, la question d’une réalité fictionnelle, avec les doubles des protagonistes, transparait.

 

Et toujours, le mystère de cette tour à la fois vide et chargée d’âmes, sous la baguette de quelque étrange marionnettiste ou monarque fou.

 

Jeff Noon aurait pu en profiter pour jouer avec la mise en abîme de sa propre relation à ses personnages. Cela n’apparaît pas tant que ça, même si la nature de la fiction est bien sûr au centre de l'aventure.

A la place il joue plutôt sur l’aspect nébuleux de la ville, de la tour, qui prennent bientôt la vedette devant le détective et l’enquête. Le flou entretenu est à la fois la réussite et le défaut du livre, comme si Jeff Noon était prisonnier de sa propre recette.

 

En dépit de ce surréalisme parfois vaporeux, le lecteur se prendra au jeu. Des rebondissements palpitants relancent ce récit quand il le faut, et on aimera explorer cet environnement avec notre détective, nouvellement arrivé dans une ville totalement déjantée.

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Autres ouvrages de Jeff Noon : Vurt, Intrabasses
Paru en France en 2021

Le dernier Jeff Noon s’éloigne quelque peu des thèmes cyberpunk de certains de ses ouvrages passés, quoi qu’il en conserve une partie de l’ambiance psychédélique et hallucinatoire. Avec Un homme d’ombres, c’est un polar noir hard-boiled qui est proposé. On sent un jeu volontaire sur les poncifs puisque le détective privé John Nyquist est typique de l’enquêteur abrupt et désabusé, gueule cassée portée sur l’alcool et aux pensées amères.

 

Evidemment ce ne serait pas du Jeff Noon si l’on n’avait affaire qu’à une intrigue policière. Le point fort de l’ouvrage est de nous amener dans une cité concept, un peu comme l’avait fait China Mieville avec son The city and the city.

 

Ici l’agglomération tentaculaire n’a pas de ciel, mais un toit par-dessus les immeubles intégralement constitué d’ampoules. Allumées pour un jour permanent dans Soliade, le quartier qui voue un culte à la lumière. Eteintes – sauf quelques unes qui font des constellations – dans Nocturna, la cité dortoir. Entre les deux s’étend une bande urbaine que l’on ne traverse qu’en train, appelée Crépuscule. Un territoire interdit couvert de brume.

 

Jeff Noon aurait pu s’arrêter à cette idée. Mais il y ajoute le concept de chronologies séparées. Ainsi chaque entreprise, commerce ou individu de la ville peut s'organiser selon des horaires différents. Le citoyen pourra acheter des montres contenant diverses chronologies, selon qu’il veut des heures plus longues ou plus courtes. Personne ne vit et ne dort au même moment, et lorsqu’on entre dans une boutique, on change de chronologie en réglant sa montre, puis on repasse à la sienne en sortant. Certains en deviennent fous, perdus entre les temporalités multiples.

 

C’est dans ce contexte que le détective John Nyquist part à la recherche d’Eleanor, jeune fille disparue, puis tente de la protéger, persuadé qu’elle court un danger mortel. Le tout sur fond de meurtres mystérieux, et bien sûr, lié au fameux Crépuscule.

 

Le lecteur pourra regretter un dernier tiers un peu mystique, insistant sur l’intangible magique et atténuant le plaisir de l’enquête policière. Peu importe, la force du livre réside surtout dans la description de cette ville triple et de ses chronologies, qui délitent peu à peu l’esprit du détective. La cité décrite est l'allégorie de notre monde chronométré, survolté, où l’habitant coincé entre sommeil et travail répugne à considérer l’alternative entre les deux, la brume des inadaptés et des rêves maudits.

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Paru pour la première fois en 2007, réédité en 2017 chez Mare Nostrum, Vous aurez de mes nouvelles dans les journaux n’a de fantastique que la précocité de son héroïne Elvira, capable de rédiger son journal dès l’âge de trois ans.

L’ouvrage se porte davantage sur le noir et le thriller, mais j’en parle quand même ici. Alors que Catalan Psycho versait dans une surenchère de sordide parodique et que l’extraordinaire Requiem pour une racaille foisonnait de degrés de lecture et terrifiait par sa profondeur, "Vous aurez de mes nouvelles" est un roman bref, lapidaire, choc. Presque une novella tant il est court, presque une pièce de théâtre tant ce roman choral enchaîne les scènes brutes, les pensées sans analyse.

Gil Graff nous propose le parcours d’une fillette dans une famille déglinguée. Sa mère, jeune infidèle, nymphomane vénale, grasse et stupide, et son père Tom, le beau mécano un peu simple qui l’aime malgré tout, qui ferme les yeux quand la couleur de la peau de sa fille montre qu’elle n’est pas de lui. Elvira, trop intelligente pour son âge, se trouve être adultophile. Tom est pour elle, et le jour de ses quinze ans, elle lui offrira sa virginité. Et malheur à ce qui barre son chemin, qu’il s’agisse de sa propre mère, ou d’un simple chien.

Le roman s’écarte par moments du point de vue d’Elivra pour nous plonger dans celui des autres personnages de la pièce. Tom, le patron du garage Roger, Chantal l’amie lesbienne d’Elvira et d’autres encore. Moins glauque que d’autres livres de la même auteure - parfois même curieusement sage quand on connaît Graff - celui-ci joue néanmoins sur le cru, le sexe, l’immoral. Gil Graff sait appuyer là où ça dérange le lecteur, elle flirte avec l’inconfort comme on promène quelqu’un dans une voiture un peu molle, juste au bord de la nausée sans jamais s’y jeter.

On pourra regretter qu’une fois les mécanismes du scénario éventés, vers la moitié de l’ouvrage, il n’y ait guère de surprise quant à l’inéluctable progression d’Elvira. Mais ce n’est pas un livre de coups de théâtre. C’est un livre qui interroge le voyeurisme du lecteur et son goût pour le fait divers. En ces époques de néo-puritanisme, il aurait même des relents de subversif. A découvrir, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Autres livres de Thierry Di Rollo : Bankgreen
Paru en France en 2005

Meddik, roman SF que l’on pourrait qualifier de profondément noir, nous place dans la tête d’un tortionnaire. Noir n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. L’ouvrage verse plutôt dans un sadisme nonchalant, qui n’en est que plus terrible.

Dans un futur indéterminé, où les hommes vivent sur Terre autant que sur Mars, nous suivons la vie de John Stolker, riche enfant de la caste dominante des Justes. D’une université flottante aux immeubles de son implacable père, il rejette déjà ce monde où drogues - à travers des cigarettes à l’héroïne - et sexe ne lui suffisent plus.

Thierry Di Rollo nous donnes accès aux pensées de son personnage, qui ne sont que mépris pour une Terre devenue folle. Au point que John Stolker glissera dans le monde d’en bas, celui des quartiers pauvres en guerre, dans un éternel conflit entre deux castes de croyants et les guerrilleros athées, tandis que des vautours mutants piochent les humains en fondant depuis les cieux. John se fait guerrillero, et massacre ennemis autant que collaborateurs et proches, donnant la mort et torturant par plaisir chaque fois que le lecteur croit que, cette fois, il épargnera.

Meddik est un enchaînement de situations sordides, hallucinées, à travers les yeux d’un tueur sans cesse sous l’emprise de la drogue, qui a la vision, à l’horizon, d’un éléphant géant, le fameux Meddik. Un mysticisme sombre teinte l’ouvrage, à travers ces hallucinations, et ce qui semble être un destin. D’autres thèmes, toujours traités sous l’angle du noir, viennent ajouter à l’ambiance oppressante. Ce père dont on se venge en devenant plus monstrueux encore, la paternité elle même, mise en échec, la foi contre le nihilisme, l’impunité.

L’écriture est prenante, parfaitement scandée. Chaque meurtre saisit aux tripes, car Thierry Di Rollo réussit à donner à toutes les victimes une épaisseur, une raison de vivre. Ce ne sont pas juste des morts, ce sont des personnes que tue John Stolker. Par moments, la cruauté gratuite de son personnage est à la limite de devenir celle de l’auteur, et c’est sans doute ce que l’on pourrait reprocher au roman.

Meddik est un ouvrage qui dérange, qui donne vie aux pensées les plus noires de celui qui n’a plus de frein à ses pulsions. Contre un futur impitoyable, Thierry Di Rollo oppose un personnage pire encore, que l’on ne peut s’empêcher de suivre, enchaîné à sa folie.
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Paru en France en 2012
Autres ouvrages de Gil Graff : Catalan Psycho

Requiem pour une racaille - Chronodrome est de ces ouvrages méconnus du grand public qui pourtant vous marquent sur la durée. Gil Graff, auteure transgenre qui navigue entre l’imaginaire, le trash et le noir, propose ici une œuvre forte.

A quel moment tout à divergé ? Nous ne le saurons jamais. La France en crise a réveillé la bête fasciste et sans jamais saisir véritablement les rouages du soudain basculement, le lecteur va vivre de l’intérieur toute l’horreur d’un retournement de société, jusqu’à des situations si extrêmes qu’elles en deviennent surréalistes, étrangement esthétiques. Gil Graff soulève un coin de notre chère réalité comme pour exposer les cafards sous le tapis. Pis encore, elle interroge le lecteur sur sa nature de voyeur. Car nous ne cessons de tourner les pages, avides de nouvelles atrocités. Au fond, dans quel camp serions-nous ?

Deux frères, dans une cité HLM craignos de Villonne. David, le plus jeune, massif, idiot depuis que son père lui a cogné le crâne, père qui le violait au passage. Julien, le plus âgé, qui a tué le père en question, et vu sa mère mourir. Deux destins que nous suivrons tout au long de l’ouvrage.
Julien devient une sorte de kapo ambitieux dans un camp de travail digne d’Auschwitz, où atterrissent les pauvres et les incompétents de la nouvelle société. Pédophilie, viols, exécutions, torture... Gil Graff ne nous épargne nulle description. On se souviendra longtemps du personnage d’Alex Wint, sorte d’enfant pervers et capricieux dans un corps d’adulte, qui prend des « bains » de petites filles et cherche toujours plus de raffinement tordu dans ses exécutions.
David, lui, trouvera refuge auprès d’autres infortunés, dont Victor, la jeune fille rebelle qui doit pourtant tailler des pipes pour franchir les points de contrôle.

Les destins se croisent et se recroisent. A cela s’ajoute un arc narratif supplémentaire, avec l’évocation de dimensions parallèles ou encore l’idée du Chronodrome, projet (qui existe réellement) qui consiste à donner rendez-vous aux humains du futur via un message laissé dans un satellite, en espérant qu’ils sauront alors voyager dans le temps. L’intrication de ce dernier élément me semble malheureusement un peu artificielle et m’a éjecté de l’ambiance noire et du ton global. C’est le seul reproche que je pourrais faire à l’ouvrage, mais les passages en question sont brefs.

Reste que l’écriture de Gil Graff vous happe, avec son parler cru et ses visions sans concession. Le livre m’a parfois fait penser aux Racines du Mal, pour cette plongée dans des esprits malsains. Mieux encore, Gil Graff évite l’insupportable prétention qui sourd du style de Dantec pour, au contraire, laisser vivre l’horreur brute. Nous ne sommes pas très loin, non plus, du Salo de Pasolini. Mais nous sommes avant tout dans du Graff.

Inclassable, cruel, Requiem pour une racaille est un ouvrage d’autant plus terrifiant que la France fasciste dépeinte n’est pas si éloignée d’un certain passé, et pourrait figurer un futur proche. Difficile d’oublier les personnages, si désaxés, et si humains à la fois.
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Paru en France en 2015

N’ayant jusque là jamais lu ni de texte exclusivement publié en numérique, ni d’ouvrage au format novella, c’est un peu circonspect que je découvre l’un des récits de la maison d’édition House Made of Dawn, Nouvelle Tête.

Premier constat, la novella se lit d’une traite, comme une nouvelle, malgré ses 45 pages. Ensuite, en dépit de son ambiance intimiste sur le registre du fantastique, il s’agit clairement d’un récit de science-fiction.
Sham Makdessi nous propose une dystopie aussi noire que doucement parodique où l’être humain, connecté en permanence, s’auto-customise en remplaçant ses membres par des prothèses. Bras et jambes sont ainsi dotés d’applications diverses de la même manière que nos smartphones.
Le reproche que je ferais à l’ouvrage est le manque de clarté sur le fonctionnement de ces applications, dont la limite entre les effets réels et virtuels est floue, comme cette application luge pour descendre les escaliers. D’où sort la luge ? Mais cela reste un détail et participe sans doute de l’humour noir.

Nous suivons Cardon, employé de bureau logeant au milieu d’une tour de quelques milliers d’étages, économisant pour activer le canon anti-bruit qui atténue le vacarme de la ville, pour éluder les publicités ou pour s’acheter un nouveau bras plus performant.
Difficile de ne pas songer par moments, dans l’esprit du moins, à la série télévisée britannique Black Mirror.
Cardon se réveille pour constater que son nouveau bras a été subtilisé, sans aucune trace de piratage. Ce qui va l’amener jusqu’au siège d’Organa, la société proposant des bio-améliorations... plus ou moins légales.

L’écriture est fluide, épurée, s’efface au service du récit. On ne s’ennuie pas une seconde et même si l’on pressent beaucoup des rebondissements, l’histoire demeure assez fascinante. La société cauchemardesque est aussi bien dépeinte que les émois du narrateur, auquel on s’identifie facilement.

Nouvelle tête est un bref récit d’anticipation qui nous propose une vision angoissante d’un monde ultra-connecté. On ne criera pas à l’originalité devant les concepts avancés, mais le traitement non dénué de cynisme en fait un excellent moment de lecture. Le format novella est particulièrement adapté à l’histoire.
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Livre de sang, le premier recueil de nouvelles de Clive Barker, est une référence du fantastique d’épouvante. D’autres volumes seront ajoutés par la suite, appelés les livres de sang. Les thèmes de Clive Barker sont classiques : fantômes, mort-vivants, tueurs et monstres. La structure est toujours la même : le récit commence par une scène de vie quotidienne et glisse doucement vers le surnaturel et l’horreur. Mais le traitement est intéressant. Les rebondissements prennent les clichés à contre-pied, brisant les attendus, souvent à coup d’humour noir. Le lecteur tourne les pages du Livre de sang en se demandant quelle nouvelle surprise l’auteur va lui réserver. Si je n’ai pas apprécié tous les textes de la même manière, j’ai aimé cette aptitude de Clive Barker à poser son décor, à prendre son temps pour asseoir une histoire, sans jamais se soucier d’être crédible ou non. Son univers est tellement à part que la question de la crédibilité ne se pose même pas. Nous sommes ailleurs.



Le train de l’abattoir : j’ai eu un peu de mal à entrer dans cette nouvelle, sans doute parce que j’avais déjà vu le film qui en est tiré, « Midnight Meat Train », et que je connaissais donc la fin. Reste l’ambiance, la découverte de ces meurtres rituels dans une rame de métro, admirablement décrite.

Jack et le Cacophone : un texte délicieux, le seul du recueil qui reste dans le registre de l’humour noir de bout en bout. Il raconte ce duel entre un homme et le démon qui hante son logement. Le pauvre démon s’efforce de terroriser sa victime de toute les manières possibles, sans jamais y parvenir, l’homme rationalisant absolument tout les événement inexplicables.

La Truie : la nouvelle qui m’aura le plus marqué, avec cette lente progression vers l’horreur. Un éducateur vient d’être embauché dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Mais si l’un des adolescents semble être le souffre douleur de tous les autres, quelque chose de bien plus atroce se trame, et tout est lié à la ferme au fond de la cour. A une truie maléfique qui semble avoir goût pour la chair humaine et à laquelle doit être livré l’adolescent.

Les feux de la rampe : un texte plutôt expérimental sur l’univers du théâtre. Dans un petit théâtre qui menace de fermer, certains acteurs et organisateurs sont peu a peu remplacés par des morts-vivants qui jouent la vie comme ils joueraient un rôle. Malheureusement, j’ai trouvé cette nouvelle un peu trop démonstrative dans sa volonté de jouer la métaphore.

Dans les Collines, les Cités : le concept le plus original et surréaliste du recueil. Un couple homosexuel se perd dans des collines yougoslaves et se retrouve pris au milieu d’une bataille inconcevable : celle de deux cités qui s’affrontent, via des géants composés de leurs propres habitants. Les citoyens, femmes et enfants compris, harnachés entre eux, s’amalgament en humanoïdes gigantesques qui déplacent tant de masse qu’à chaque pas ils s’écrabouillent entre eux, dégorgeant des marées de sang. L’idée est complètement barrée mais terriblement jouissive.



Livre de sang permet de mesurer tout le talent de Clive Barker. Pas de gore, ni d’horreur pour l’horreur. Pas non plus de volonté de maintenir un certain réalisme comme le fait Stephen King. Simplement un subtil décalage de la réalité vers quelque chose de fiévreux, malsain, et à la fois tellement proche de nos cauchemars. Difficile après ça de ne pas chercher les autres œuvres du maître.
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Paru en France en 2011
Cette chronique a déjà été publiée dans la revue Frontières

Désolation Road est un polar sombre. Pas un once de fantastique dans ce Noirez, et c’est justement l’occasion de découvrir ce dont est capable cet auteur hors de nos thèmes habituels. Par ailleurs, le public de cet ouvrage est bien défini : nous sommes clairement dans la  jeunesse et le young adult, alors que des œuvres ambivalentes comme Leçons du monde fluctuant pouvaient nous faire douter. Ici l’ouvrage est court, moins de 200 pages avec une grande police, et se lit presque d’une traite.

Désolation Road, c’est l’histoire de June, racontée à travers les confidences qu’elle livre à un journaliste depuis la prison. C’est aussi l’histoire de l’Amérique poisseuse et inquiétante des années 1930, avec sa crise, sa prohibition, ses voitures d’époque et ses mitraillettes Thompson... Le décor est planté, davantage sur les routes désolées de la campagne US qu’en compagnie des gangs urbains.
June a dix-sept ans, elle est la plus jeune condamnée à mort des Etats-Unis. Comme le journaliste qui l’interroge, le lecteur balance entre le désir de la condamner pour ses crimes et celui de la prendre en pitié. Car June a tué par amour, par désœuvrement... peut-être même par hasard.

Le road trip démarre dans une campagne rongée par la crise, que June fuit avec David, son voisin, qui vient de tuer son propre père. Dans une Ford A, le jeune couple sillonne la Californie en quête d’un peu d’argent pour survivre. On pense tout de suite aux grands duos de criminels, Bonnie et Clyde en tête, ou même au film d’Oliver Stone, « Natural born killers ». Mais pour June et David, il n’y a pas de réelle volonté de faire le mal, le crime leur tombe dessus comme une fatalité. Le braquage d’une station service d’abord, pour ramasser quelques dollars. Puis un second, qui tourne mal. Et le meurtre de policiers, quand ils manquent d’être arrêtés. L’amour de ces deux jeunes à peine sortis de l’adolescence semble se renforcer à mesure qu’ils plongent dans l’engrenage. Alors qu’il exécutent des contrats et même un kidnapping pour un mafieux local, ils finissent par comprendre qu’ils ne s’en sortiront pas.

Jérôme Noirez va à l’essentiel. Son style est simple, épuré, destiné à la jeunesse. Malgré tout ses deux héros ont une complexité, une ambiguïté qui jaillit entre les lignes. Par une habile manœuvre de deux témoignages discordants, il parvient même à faire douter du récit de June. Dit-elle bien la vérité ? N’est-elle pas plus violente qu’elle ne le laisse entendre ? Est-ce qu’elle manipule le journaliste ? C’est June qui presse la détente pour la plupart des meurtres, et l’on ne sait jamais si elle suit David dans la descente aux enfers, ou bien si, finalement, elle l’y entraîne par sa simple présence. Et c’est là que le style jeunesse devient frustrant, car l’on aurait aimé voir développer encore davantage ces aspects, plonger un peu plus dans la psychologie des héros.
Quant aux personnages secondaires, ils sont peu étoffés et trop archétypaux. La mère indigne qui abandonne sa fille, le mafieux crapuleux avec des brutes épaisses comme gardes du corps, la petite fille capricieuse... Les méchants sont juste méchants, et manquent de l’épaisseur donnée aux personnages principaux. Jusqu’à la fusillade finale, de type « encerclés et plus rien à perdre », dont le côté déjà vu, déjà digéré est sans doute voulu, comme un hommage à un certain cinéma.

En dépit de ces détails, peut-être dus au public visé, le récit prend au tripes. L’ambiance d’abord, très visuelle, où chaque description rappelle la misère de l’époque. Ce premier amour, ensuite, que l’on sait condamné. Il nous touche, nous attache aux personnages qui se découvrent l’un et l’autre dans une amertume croissante.  Et quand le lecteur se demande « qu’aurais-je fait, moi, dans cette situation ? », il tient la preuve que l’histoire l’a complètement happé.


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Paru en France en 2008
Le portrait de l'auteur sur La Semaine du Roussillon
Autres ouvrages de Gil Graff : Requiem pour une racaille

Gil Graff le revendique elle-même, elle écrit du transgenre. Si Catalan Psycho est clairement un roman noir teinté de trash, un peu de SF pointe également son nez sur la fin du récit. 

Catalan Psycho est un thriller déjanté qui nous plonge dans un village catalan on ne peut plus refermé sur lui-même. Quand Eliane débarque dans ce coin perdu, elle traîne déjà un passé douteux, voire nauséabond, voire même quelques cadavres dans le coffre de sa voiture. Mais rien ne pouvait la préparer à cette galerie de personnages déjantés qui peuple « El Forat dels Innocents ».

L’ouvrage n’est pas sans rappeler « Le lézard lubrique de Melancholy Cove », le polar génial de Christopher Moore, dans sa manière de présenter des êtres névrosés à la chaîne. Et Gil Graff a une recette qui fonctionne : pour chaque nouveau personnage qui surgit dans le roman, le lecteur se demande si enfin, celui là sera à peu près normal. Perdu, tous ont leurs tares, leurs sales manies dégueulasses. Parce que Catalan Psycho, c’est une description crue, qui n’épargne rien : sexe et situations sordides, tout y est décrit, avec un too much volontaire, car l’ouvrage est un délire immoral à ne pas prendre au sérieux. On y égratigne au passage le villageois rustre.

Ca démarre soft avec des jalousies de comptoir autour du seul bistrot du hameau, mais le livre enchaîne rapidement sur cette vieille dame qui fait des confitures de rat, occasionnellement de foetus. Il y a ce géant simplet, dernier descendant d’une lignée de psychopathes, qui couchait avec sa grand mère – on se souviendra longtemps du « viiiiiiens têter mémé » - et qui garde un puits maudit. Un gendarme violeur persuadé que son sexe est un sceptre libérateur, un homme complexé amateur de bains de siège... etc.

Le tout sur fond de passé qui resurgit, de liens familiaux, d’expériences, et d’une vieille histoire d’asile psychiatrique.

Catalan Psycho est un savant défouloir, au style et au rythme assez maîtrisés pour éviter l’écueil de l’amoncellement d’idées. On le lit presque d’une traite, avec un sourire vicieux au coin des lèvres. On pourra cependant regretter l'explication finale des événements, qui tente de justifier la folie des habitants alors que l'univers décalé se suffisait à lui-même. C’est si sordide qu’il est impossible de prendre quoi que ce soit au premier degré. A ne pas mettre entre toutes les mains néanmoins, quelques descriptions sont à même de choquer les plus sensibles.
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Paru en France en 2002

Pour une fois je vais évoquer un livre que je n’ai pas aimé, mais qui reste intéressant par bien des aspects. K.W. Jeter, l’un des précurseurs du steampunk, nous offre pourtant un ouvrage des plus alléchants. Le titre, la couverture, le pitch donnent envie.

Noir nous plonge dans Los Angeles fantasmé pas si éloigné de notre époque, où nous suivons l’enquête de McNihil, ex flic en freelance. McNihil est l’archétype du détective désabusé. Nostalgique d’une époque révolue, il s’est fait remplacer les yeux afin de voir le monde en noir et blanc, comme dans un vieux film. Mais ce n’est pas seulement une question de couleurs : il voit aussi le design des objets altéré. Un téléphone ultra-moderne aura l’air d’un vieux combiné à cadran. Mais l’idée est amenée avec un manque cruel de crédibilité – si la forme des objets change uniquement au visuel, quid du toucher ? – sans pour autant être totalement métaphorique... Bref, ce n’est pas très clair.

Mais l’une des idées maîtresses du roman, c’est surtout cette lutte pour les droits d’auteurs quelque peu nauséabonde, d’autant que pour le peu que j’ai lu à son propos, K.W. Jeter serait un farouche opposant au piratage et donc partisan des idées qu’il met en avant. Faut-il y voir du faux fascisme à prendre aux douzième degré ? J’ai un léger doute. McNihil traque les pirates qui font des copies de musiques ou de films. La copie est présentée dans l’ouvrage comme l’assassinat de la culture, du livre en particulier. McNihil attrape donc des ados qui ont fait des doubles d’un bouquin ou d’une vidéo. Dans des scènes parmi les plus insoutenables que j’ai pu lire, il les emballe dans du cellophane, les torture, leur arrache les organes sans les tuer, puis intègre leur cerveau à un matériel électronique – une chaîne hi-fi par exemple. Le contrevenant est ainsi contraint d’être conscient, éternellement puni à l’intérieur d’une machine.

Reste l’enquête sur fond de complot – le classique du commanditaire finalement impliqué lui aussi – et cette ambiance sale, tout au long de l’ouvrage, parfaitement bien rendue. Le mélange de cyberpunk à base d’implants, de ville privilégiée au milieu d’une masse touchée par la crise et la décadence économique, et cette vision « années 1950 » de McNihil laisse une impression unique, dérangeante.


Noir est un livre qui ne laisse pas indifférent. Si pour ma part il m’a fait réagir de manière presque épidermique, c’est peut-être qu’il a réussi son pari, après tout. Reste qu’avec un rythme inégal, des idées pas toujours cohérentes et un fond fascisant qu’on ne sait comment interpréter, K.W. Jeter semble passer à côté du chef d’oeuvre qu’aurait pu être le roman.
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Paru en France en 2012

La maison en chocolat, de l’auteur espagnol Claudio Cerdán, ne relève pas de l'imaginaire, mais c'est mon blog, je fais ce que je veux. Et l'ambiance est si sombre, le point de vue si original que l'ouvrage a des accents de fantastique.

Il s’agit d’un roman noir basé sur un fait réel. Jamais publié dans sa langue maternelle, le manuscrit espagnol a directement été traduit par les éditions Sol y Lune. Il lance au passage cette maison d’édition qui mérite d’être mise en lumière pour ses ambitions et la qualité de son travail.

La maison en chocolat se déroule dans la Barcelone de 1912 et évoque un fait divers qui avait secoué la Catalogne à l’époque, l’histoire de la « sorcière » Enriqueta Marti qui enlevait et tuait des enfants, sans oublier de les louer à des pédophiles. Une croyance populaire laissait penser que les restes des enfants pouvaient être utilisés pour soigner une forme de tuberculose qui sévissait à ce moment dans la région. Evidemment, Enriqueta Marti ne se prive pas d'en faire commerce.

L’histoire avait été très médiatisée, des livres ont même été publiés sur l’enquête. Mais Claudio Cerdàn ne se contente pas de raconter le fait divers sordide, car toute l’histoire est vécue à travers les yeux de Milagros, une petite fille de sept ans enlevée par l’horrible personnage. Le récit évolue donc tout en suggestion claustrophobique, car nous voyons la progression à travers les yeux d’un enfant pour qui le bourreau est sa « maman » et les hommes pédophiles des « princes ». Avec ce regard sans recul aucun, La maison en chocolat est un ouvrage noir, oppressant, dans la mesure où seul le lecteur prend conscience de l’horrible situation, mais aussi de la misère régnant à Barcelone au siècle dernier.

On se sent presque coupable de voyeurisme, et pourtant l’on ne peut s’empêcher de tourner les pages, jusqu’à une chute plus noire que jamais qui finit de nous achever. La maison en chocolat est un roman que l’on referme sans que l’on puisse dire si l’on a aimé, seulement qu’il nous a émus, nous a dérangés.  Claudio Cerdán, qui commence à se tailler une jolie réputation en Espagne, fait une entrée réussie en langue française.
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