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Paru en France en 1982

Ce roman de Jacques Abeille, qui a failli ne jamais voir le jour en raison de difficultés éditoriales, est paru en littérature blanche mais il est bel et bien fantastique. Avec cet incroyable qui se glisse naturellement dans un quotidien aux airs sérieux et rationnels, je serais tenté de le classer dans le réalisme magique, aux côtés du Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

 

Les jardins statuaires, c’est ce pays sans villes, seulement semé de grands domaines entourés de hauts murs, dans lesquels on cultive des statues à la manière de plantes. Les jardiniers ne sculptent pas, ils taillent pour éviter des excroissances qui gâcheraient le résultat final.

Nous suivons le narrateur qui, venu de l’extérieur sans que l’on ne sache jamais d’où, visite ces domaines avec l’œil de l’anthropologue. Séjournant dans un hôtel désert, il s’attache à coucher sur le papier, chaque soir, les coutumes et rites de cette étonnante civilisation, qui met un point d’honneur à appliquer toutes les règles d’hospitalité vis-à-vis du voyageur.

 

Envoûtante, contemplative, une grande partie de l’ouvrage se fait ainsi descriptive, et nous sommes pris à ce jeu de l’explorateur qui tente, sans jamais juger, de rendre compte d’un univers.

 

Sans jamais juger. De quel droit s’autoriser l’opinion, tout étranger à des traditions ? C'est bien dans ce parti-pris initial que le roman puise son ingéniosité. Car c’est tout l’inverse qui se produit. Lentement, insidieusement, par petite touches, on sent poindre l’implacable verdict.

 

D’abord avec complaisance et une rigueur d’archiviste, le narrateur dévoile les techniques de culture des statues. Ces jeunes hommes quittant leur domaine d’origine à la manière d’un compagnonnage, les rites liés aux anomalies avec ces étranges statues malades dont on se débarrasse, ou encore les femmes vivant à l’écart, avec leur domaine dans le domaine.


"J'y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d'être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. Et tous ont pressenti que, par là, la terre nous faisait signe. La terre est pénétrée de notre sueur, elle en est travaillée. Quand les hommes œuvrent, quand les hommes font l'amour, quand ils peinent et quand ils jouissent, ils suent."

 

Mais plus le narrateur s’intègre aux jardins statuaires, devenant une sorte de citoyen d’honneur, plus on le sent retenir par-devers lui une opinion sur ce qu’il observe. Ces femmes discriminées, cette prostitution qui fait honte. Au nord, ces steppes sauvages avec des nomades qui représentent à la fois liberté et barbarie. Ce domaine perdu, envahi par des statues folles et gigantesques, où le narrateur se permettra l’amour, abandonnant définitivement sa neutralité. Les révélations sur l’hôtel, les dessous peu reluisant d’une morale d’apparat, la face soudain retournée d’un monde qui paraissait réglé comme une horloge.


"Elle était debout au-dessus de moi, décrochant le baudrier, débouclant aussi une ceinture que je découvrais seulement et à laquelle pendait une dague toute semblable à celle de l'homme mort."

 

Les jardins statuaires forment un voyage. Pas seulement dans ces contrées fantastiques, décrites jusqu’au détail le plus infime, mais en soi. Peut-on se contenter d’être l’observateur d’un environnement ? Le doit-on, quand l’équilibre d’immuables traditions n’est qu’une fragile vitrine ? Le roman de Jacques Abeille est un tour de force, entre symbolisme et philosophie, qui ne peut pousser qu’à découvrir ses autres ouvrages.

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Nouvelle traduction en 2021

Au carrefour des étoiles est une œuvre de Clifford D. Simak, parue en 1963 soit plus de dix ans après son ouvrage le plus connu, Demain les chiens. Elle bénéficie désormais d’une nouvelle traduction par le talentueux Pierre-Paul Durastanti, et d'une illustration de couverture sublime.

Il est des livres qu’on aurait aimé avoir découvert plus jeune, avant d’avoir connu la production plus récente en science-fiction, qui a tant approfondi les thèmes qu’elle en a sacrifié le plaisir des premières approches. Au carrefour des étoiles a cette saveur de l’âge d’or du genre, un côté incroyablement précurseur sur les concepts avancés, suranné dans le traitement, mais surtout porteur d'une forme d’innocence et de simplicité altruiste qui semblent aujourd’hui perdues.

Nous suivons Enoch Wallace, humain rendu quasi immortel et dont le rôle est de garder une ferme dans la campagne américaine. Ferme qui cache en réalité un relais pour extraterrestres en transit qui se téléportent d’un bout à l’autre de la galaxie. Pour ce faire, ils sont détruits d’un côté pour être reconstitués dans des cuves de l’autre, selon un processus rappelant l'intrication quantique. Une idée qui sera traitée par bien de futurs ouvrages de SF, tout comme une poignée d’autres semées au fil du récit, tellement en avance sur leur temps. La question des amis virtuels, générés par Enoch grâce à un artefact alien pour se sentir moins seul, sera ainsi évoquée.

Marginal solitaire pour le reste du monde, Enoch collectionne en secret les rencontres avec de bienveillants voyageurs avec qui il échange cadeaux et repas. Mais il finit par attirer les soupçons et doit gérer à la fois les intrusions du monde extérieur et des conflits protocolaires entre extraterrestres qui pourraient bien dégénérer.

On pardonnera quelques clichés, comme la jeune voisine sourde-muette à sauver, si innocente et pure qu’elle en est magique, ou un côté mystique autour d’une énergie universelle. On se délectera à la place de cette manière de relater les rencontres et surtout cette façon qu’a l’auteur de nous plonger dans la moindre pensée d’Enoch, triviale ou non, son quotidien, ses tourments.

Parcourir l’ouvrage, c’est être nostalgique d’une époque, quand bien même on ne l’a pas connue, où le futur se rêvait davantage qu’il ne se craignait. Pas besoin de théâtres d’opérations démesurés ou de surenchère pour donner du sense of wonder. Il suffit d’un homme confronté à ce qui est autre, et d’une belle manière de raconter.
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Paru en France en 2009

Axis est le second volume de la trilogie de Robert Charles Wilson, entamée par l’inoubliable Spin. Après ce premier tome où nous suivions des destinées alors que la Terre se retrouvait prisonnière d’une bulle et que l’univers accélérait autour d’elle, Axis nous projette sur Equatoria, une planète connectée à la Terre par un immense portail.

L’énigme se poursuit concernant les Hypothétiques, ces entités extraterrestres responsables de tant de bouleversements : la sphère autour de la Terre, l’arche qui relie les planètes ou encore de mystérieuses pluies de cendres sur Equatoria, qui laissent pousser des formes étranges et à moitié vivantes. Même si davantage de questions sont soulevées que de réponses apportées, l’intérêt pour ces mystères est maintenu.

En revanche, ce tome, peut-être le ventre mou de la série, supporte difficilement la comparaison avec Spin pour ce qui est de ses personnages, finalement peu attachants. Ici, pas questions de les suivre depuis l’adolescence. Nous attrapons au vol la vie de deux adultes sur Equatoria. Lise, jeune femme en quête d’explications à la disparition de son père, et Turk Findley, aviateur baroudeur désabusé. Deux personnages dont les personnalités à la limite du cliché et le téléscopage sur des situations qui arrangent le scénario forment sans doute le point faible d’Axis.

Le couple, en quête des fameux « quatrième âge », ces humains ayant ingéré un médicament martien basé sur la biotechnologie des Hypothétiques, croisera quelques personnages rescapés de Spin ainsi qu’un jeune garçon aux pouvoirs étranges qui pourrait être la clef dans la communication avec les extraterrestres.

Qu’on ne se méprenne pas, le récit reste passionnant et maîtrisé, versant autant dans l’aventure que Spin touchait à l’intime et la psychologie de ses héros. Le sense of wonder, tout comme le rythme, ténus dans la première moitié, regagnent en intensité sur la fin de l’ouvrage. Reste que là où Spin soulevait son lecteur, Axis ne fait que l’intriguer. Là où Spin laissait partager l’émotion de Tyler, Jason et Diane, le sort de Turk et de Lise dans Axis suscite à peine davantage que de l’indifférence.

Axis est un trait d’union entre Spin et Vortex, un milieu de trilogie qui remplit son rôle, qui pourrait même être qualifié de très bon roman s’il n’était éclipsé par l’excellence du premier tome. Reste à voir si le souffle reprend dans Vortex, qui doit clôturer ce qui est aujourd’hui considéré comme une trilogie majeure de la science-fiction moderne.

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Paru en France en 2007

Premier tome de la trilogie Spin - Axis - Vortex, ce roman de Robert Charles Wilson est parfois présenté comme un ouvrage de hard science. A tel point que je m’attendais à un texte quasi inaccessible sans bagage scientifique. Il n’en est rien. Le contexte est limpide et le texte met surtout en avant des personnages d’une présence extraordinaire.

Nous suivons Tyler Dupree, à travers des aller-retours entre le temps présent et des flashbacks, depuis son adolescence auprès de ses riches voisins, la famille Lawton. Avec Jason et Diane Lawton, il assistera à la disparition des étoiles : la Terre est recouverte d’une membrane opaque, par une puissance inconnue, et le temps s’écoule différemment de chaque côté. Tandis qu’une génération s’écoule sur Terre, des millions d’années défilent dans l’univers, menaçant notre planète d’être détruite par la décadence accélérée du Soleil. Qui a enveloppé ainsi la Terre ? Dans quel but ?

Dans ce contexte, Tyler observe l’ascention de Jason Lawton, qui devient le spécialiste mondial de ce phénomène appelé Spin, et le rejoindra dans son obsession de comprendre, en tant que son médecin personnel. En parallèle, Diane, dont il est amoureux, se perd dans un fanatisme religieux lié à la fin du monde.

L’humanité de ce trio est époustouflante. Leurs imperfections, cette intimité que l’auteur crée entre le lecteur et le parcours de ces jeunes soumis à un bouleversement planétaire, créent une alchimie rarement lue. Cette manière dont les idéaux, ou tout simplement le bonheur, file entre les doigts de chacun, comme si nul ne pouvait le retenir. Sans oublier l’arrière plan de sense of wonder, quand on saisit peu à peu le fonctionnement du Spin, quand la planète Mars se retrouve impliquée mais soulève alors de nouvelles interrogations.

Le style est sobre sans être simpliste, parvient juste à se faire oublier pour laisser passer le récit au premier plan.

Raconter des personnages sans pour autant reléguer l’anticipation à un simple décor, c’est tout l’enjeu de la bonne science-fiction, et Spin y parvient haut-la-main. Addictif, on retourne à l’ouvrage en manque de son ambiance contemplative et rythmée à la fois. Et bien sûr, comme il ne livre pas toutes les clefs du phénomène, il appelle une suite.

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Paru en France en 2008

Je découvre le post-exotisme avec cet ouvrage de Lutz Bassmann, l’un des alias du fameux Antoine Volodine. Et je dois reconnaître que l’auteur est exceptionnel dans cette manière de laisser transpirer une sensation de rêve, pas seulement à travers le flottement de ses situations, qui traversent sans cesse la frontière de l’onirique, mais à travers un style et une force d’évocation peu communs.

Dans Avec les moines soldats, Lutz Bassmann nous propose un univers post-apocalyptique où l’humanité décline après ce qu’il semble être une guerre totale. Des restes de conflit agitent encore ces univers plus ou moins connectés de villes à moitié abandonnées, d’adultes sans enfants qui survivent tout en étant conscients de leur fin. Notamment une guerre sociale opposant prolétaires et capitalistes qui entre en résonnance avec ces noms et lieux rappelant les pays de l’Est.

Le vernis vitrifiait tout du plancher au plafond, y compris les rares objets, le linge, par exemple, ou les rideaux de la salle de bains et la bouteille de shampoing. On avait l'impression qu'une bave avait été répandue de façon régulière et soigneuse sur le décor, puis qu'elle avait durci.

Une mystérieuse Organisation tente de sauver le genre humain en usant de chamanisme et en envoyant ses agents conditionnés dans des missions plus ou moins étranges, qui les font franchir une sorte de voile de la réalité. Ainsi Schwann tentera l’exorcisme d’une maison, à moins que ce ne soit l’inverse. Brown approchera une petite fille araignée venant d’un autre monde, depuis un hôtel en proie à un incendie invisible. Et Monge se perdra dans son inimité avec Fuchs, y compris après sa propre mort.

Des particules de charbon tourbillonnèrent dans son sillage. La couverture était collée à elle et elle soulignait l'extrême bizarrerie de sa structure osseuse.

On pourra reprocher que par moment, la main de l’auteur marionnettiste soit un peu trop présente, comme dans se passage chargé de répétitions à la manière d’un mantra, ou dans cette scène de l’hôtel qui revient une seconde fois dans le livre avec des mots totalement différents mais avec la même ambiance et les mêmes faits. L’auteur démontre sa maîtrise technique mais flirte avec l’expérimental démonstratif.

On ne peut cependant qu’admirer la puissance immersive de Volodine. Rares sont les auteurs à saisir si bien la matière dont sont faits les rêves, oscillant toujours entre l’inquiétant, la fascination et l’imprévisible. Avec les moines soldats laisse le sentiment de ne jamais avoir délivré toutes ses clefs, mais en même temps d’avoir ouvert quelques portes sur d’étranges tunnels.
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Paru en France en 1993

Premier ouvrage du cycle de la Culture, mais souvent considéré comme le troisième dans l’ordre de lecture français, Une forme de guerre se démarque quelque peu de L’homme des jeux et de L’usage des armes.

Iain M. Banks ne nous offre pas ici la tension haletante du premier ni la vertigineuse profondeur du second. Une forme de guerre est un space-opéra d’action bien plus classique, un road-movie de l’espace bien rythmé par des cascades ou des plans grandioses et cinématographiques.

Pour une fois, nous ne suivons pas un mercenaire de la Culture  - cette hégémonie spatiale utopique et pacifique - en contact avec d’autres civilisations, mais au contraire un de ses opposants farouches, le métamorphe Bora Horza Gobuchul.

Convaincu que la Culture, avec ses intelligences artificielles et son influence aseptisée dans l’univers, finira par mettre en péril civilisations et libre arbitre, Horza choisit le camp des Idirans, de pieux tripèdes en guerre avec la Culture. Il est chargé pour eux de récupérer un Mental, une intelligence artificielle ennemie cachée sur un lointain système.

L’ouvrage nous propose alors le périple du métamorphe, la manière dont il s’immisce à bord d’un engin de pilleurs de l’espace dont il emmènera les membres jusqu’à son but en passant de nombreux obstacles et débarquements tumultueux. Des villes navires à la dérive sur un océan orbital menacé de destruction, des poursuites en vaisseau, une infiltration dans un complexe souterrain... Le tout en devant garder l’œil sur Balvéda, agente de la Culture qu’Horza a faite prisonnière. Les thèmes, quoique classiques, sont bien amenés, et l'on appréciera cette ambivalence portée sur la Culture : Horza a-t-il raison de la détester ou bien se fourvoie-t-il depuis le début ?

L’ouvrage se lit avec plaisir, c’est un space-opéra parfaitement scandé, mais l’on ne peut éviter la comparaison avec les deux précédents tomes. On regrettera en effet des personnages moins attachants, héros inclus, et une écriture, comme un scénario, bien plus élémentaires, et de moindre portée philosophique.
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Paru en France en 1998, retraduit en 2017

Alice Automatique est le troisième ouvrage de Jeff Noon, et vient de bénéficier d’une nouvelle édition chez La Volte, ainsi que d’une nouvelle traduction.

J’avais adoré l’univers cyberpunk, musical et surréaliste de Jeff Noon dans Vurt, Pixel Juice et Intrabasses, qui comptent parmi mes ouvrages préférés. J’avais apprécié Pollen, Nymphormation et Descendre en marche, même si j’avais moins accroché.

Pour cet Alice, j’avoue être déconcerté. Tout au long du roman, quand bien même on est emporté par la plume fluide de l’auteur, on se demande ce qu’on a entre les mains. En gardant un ton assez jeunesse, Jeff Noon nous livre sa vision d’un troisième tome d’Alice au Pays des Merveilles. Ce n’est pas tout à fait un hommage à Lewis Carrol, mais ce n’est pas non plus un détournement. Et si l’on retrouve quelques éléments de l’univers de Vurt, comme les fameuses plumes, ce n’est pas non plus une version sombre ou adulte d’Alice.

La jeune fille, avec une logique propre qui ressemble souvent à de la sottise, poursuit son perroquet, passe à travers une horloge et se retrouve propulsée dans un 1998 alternatif, à Manchester. Là, les humains sont devenus des hommes-animaux, et certains d’entre eux sont assassinés lors de mystérieux « puzzlomeurtres ». Sur chaque scène de crime, Alice retrouve une pièce d’un puzzle qu’elle cherche à compléter pour revenir au XIXe siècle. Mais elle est bientôt accusée des meurtres par les boarocrates, hommes serpents qui représentent l’administration. Aux côtés d’Alice, sa poupée Celia devient un automate animé par des termites et ressemble de plus en plus à l’Alice originale...

La richesse d’imagination - les néologismes sont bien sûr de la partie - n’a rien à envier à celle de Charles Dogdson. Tout est foisonnant, et les actions s’enchaînent à un rythme effrenné, entre poursuites et comptes à rebours. Le livre est si vite terminé qu’il est difficile de le digérer.


On sent bien qu’Alice Automatique est un bijou littéraire bien scandé, mais il a parfois du mal à s’extirper du pur exercice de style, là où d’autres romans de Noon cachent derrière la forme et la musicalité davantage d’épaisseur. Reste un excellent moment de lecture, qu’on relirait presque une seconde fois tant persiste le sentiment qu’on a manqué des détails.
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Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.
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Paru en France en 1997

Premier roman de l’auteur et éditeur Philippe Ward, revu et corrigé en 2013, Artahe nous plonge dans un fantastique assez unique en son genre, avec ses touches d’épouvante, de roman de terroir et de polar.

Il fait partie de ces livres toujours fascinants qui nous plonge dans une petite communauté isolée lourde de secrets. Philippe Ward nous envoie à Raynat, un hameau des Pyrénées coupé du monde dès qu’il se met à neiger. Vivant lui-même en Ariège, l’auteur a su donner un accent réaliste à ses descriptions et au fonctionnement de la municipalité.

Arnaud quitte le stress de la région parisienne pour revenir s’installer à Raynat, auprès de sa tante Berthe qui l’a élevé. Mais ce retour semble également signer celui d’un ours mystérieux qui massacre hommes et bêtes. Peu à peu, le lecteur réalise que le village cache un culte dédié au Dieu-ours Artahe, et durant tout l’ouvrage, on ne cesse de se demander qui fait partie ou non de cette étrange secte, et si les pouvoir de ce Dieu-ours sont réels ou imaginaires.

L’intrigue a beau se dérouler principalement en extérieur, Philippe Ward parvient à laisser un sentiment claustrophobique, comme si l’on était prisonnier nous aussi du village de Raynat et de ses petits complots qui oscillent toujours entre rancœurs de clocher et une réalité plus sombre, derrière la trame « terroir » de l’ouvrage. Les passages évoquant le culte de l’ours à différente époques ajoutent à la dimension fantastique d’Artahe, dont on tourne les pages pour avoir le fin mot de l’histoire, à la manière d’un bon polar. Mention au personnage de Berthe, qui évolue sans qu’on s’en aperçoive de la vieille dame pleine de sagesse à un personnage bien plus malsain. Et nul n’est tout blanc et tout noir, chacun a ses motivations, ses raisons qui semblent toutes justifiées, du berger qui protège ses animaux au défenseur des plantigrades qui veut créer un parc naturel.


Artahe est ce que j’appellerais un excellent thriller des Pyrénées. La montagne, le petit village de Raynat sont des personnages à part entière. Et même si Philippe Ward ne verse jamais dans l’horreur proprement dite, cette histoire de Dieu-ours, sanguinaire et s’accouplant avec des humaines, laisse quelques frissons.
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Paru en France en 1992
Autres livres de Iain M. Banks : L'homme des jeux

Dans le cycle de la Culture de Banks, L’homme des jeux était un fin divertissement. Avec L’usage des armes, on franchit une étape vers un roman bien plus profond, parfois bouleversant. Du coup la suspension d’incrédulité est plus facile, dans cet univers un peu trop anthropomorphe qui en devient presque un décor anecdotique.

Encore une fois, la Culture, cette civilisation interplanétaire apaisée et d’un niveau technologique incomparable, n’est vue qu’en creux puisque le récit évoque ses interactions indirectes avec des peuples moins avancés, déclenchant des guerres pour obtenir la paix, sacrifiant ici et là pour des objectifs politiques à long terme, influençant derrière le rideau.
Et pour arriver à ses fins, elle utilise notamment un mercenaire, Chéradénine Zakalwe. L’usage des armes est son histoire.

Le roman n’est pas chronologique. Ainsi les chapitres oscillent entre diverses missions du passé et du présent de Zakalwe, mais évoquent aussi la jeunesse de cet homme, mûri dans la guerre et adopté par la Culture, pour retourner à la guerre et y employer ses talents incomparables de stratège et de meneur d’armées.
Si l’on se régale déjà du dépaysement - l’ouvrage ne manque pas de sense of wonder - ou de l’intelligence déployée par le héros pour dénouer, s’en sortant parfois à moitié mort, des situations qui semblent inextricables, une autre force émerge de l’histoire.

Cet épuisement moral de Chéradénine, obéissant ou désobéissant à la Culture, massacrant sans percevoir les buts finaux, passant d’un camp à l’autre selon des plans obscurs, jouant le jeu des bons ou des mauvais sans distinction. Ce moment où il échappe aux missions, trouvant un semblant d’amour dans une cabane sur la plage, sur une planète où le concept d’habitation fixe est pourtant inconnu, mais finissant à nouveau par un départ poignant, comme si nulle stabilité ne serait jamais autorisée dans son existence. Et toujours cet usage des armes qui le ronge, ces décisions de tuer au service d’un hypothétique plus grand dessein, ou simplement pour exécuter les ordres, payer sa dette à la Culture. Enfin ces références à un trouble passé, une famille déchirée, une mystérieuse chaise, qui amènent d’ailleurs à un twist final inattendu.

L’usage des armes est un roman fort où la Culture apparaît terriblement manipulatrice, sacrifiant des vies sans état d’âme, mais toujours à travers l’emploi de Chéradénine Zakalwe, ne se salissant ainsi jamais les mains. Et cet unique personnage, obscur et déchiré, est un centre de gravité qui absorbe totalement le lecteur.
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Autres livres de Thierry Di Rollo : Bankgreen
Paru en France en 2005

Meddik, roman SF que l’on pourrait qualifier de profondément noir, nous place dans la tête d’un tortionnaire. Noir n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. L’ouvrage verse plutôt dans un sadisme nonchalant, qui n’en est que plus terrible.

Dans un futur indéterminé, où les hommes vivent sur Terre autant que sur Mars, nous suivons la vie de John Stolker, riche enfant de la caste dominante des Justes. D’une université flottante aux immeubles de son implacable père, il rejette déjà ce monde où drogues - à travers des cigarettes à l’héroïne - et sexe ne lui suffisent plus.

Thierry Di Rollo nous donnes accès aux pensées de son personnage, qui ne sont que mépris pour une Terre devenue folle. Au point que John Stolker glissera dans le monde d’en bas, celui des quartiers pauvres en guerre, dans un éternel conflit entre deux castes de croyants et les guerrilleros athées, tandis que des vautours mutants piochent les humains en fondant depuis les cieux. John se fait guerrillero, et massacre ennemis autant que collaborateurs et proches, donnant la mort et torturant par plaisir chaque fois que le lecteur croit que, cette fois, il épargnera.

Meddik est un enchaînement de situations sordides, hallucinées, à travers les yeux d’un tueur sans cesse sous l’emprise de la drogue, qui a la vision, à l’horizon, d’un éléphant géant, le fameux Meddik. Un mysticisme sombre teinte l’ouvrage, à travers ces hallucinations, et ce qui semble être un destin. D’autres thèmes, toujours traités sous l’angle du noir, viennent ajouter à l’ambiance oppressante. Ce père dont on se venge en devenant plus monstrueux encore, la paternité elle même, mise en échec, la foi contre le nihilisme, l’impunité.

L’écriture est prenante, parfaitement scandée. Chaque meurtre saisit aux tripes, car Thierry Di Rollo réussit à donner à toutes les victimes une épaisseur, une raison de vivre. Ce ne sont pas juste des morts, ce sont des personnes que tue John Stolker. Par moments, la cruauté gratuite de son personnage est à la limite de devenir celle de l’auteur, et c’est sans doute ce que l’on pourrait reprocher au roman.

Meddik est un ouvrage qui dérange, qui donne vie aux pensées les plus noires de celui qui n’a plus de frein à ses pulsions. Contre un futur impitoyable, Thierry Di Rollo oppose un personnage pire encore, que l’on ne peut s’empêcher de suivre, enchaîné à sa folie.
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Paru en France en 1992

L’homme des jeux est parfois conseillé comme premier tome du cycle de la Culture de Iain M. Banks, saga de space opéra où les volumes peuvent se lire de manière plus ou moins indépendante. C’est donc par celui-ci que j’entame l’univers.

La Culture est considérée à juste titre comme l’une des séries SF les plus représentative de l’utopie. Banks y décrit une civilisation parfaite où ni monnaie, ni travail ni crimes n’existent plus. Les humains vivent à travers planètes et gigantesques vaisseaux habitats, aidés par une technologie surpuissante et des intelligences artificielles sous formes de drones.
Une société de loisirs qui se veut bienveillante, non sans une certaine condescendance envers les autres espèces, vues comme inférieures et barbares, et qu’elle absorbe à l’occasion.

Dans l’homme des jeux, Banks nous invite à suivre Gurgeh, champion de jeux de plateau et lui-même créateur de jeux. Après avoir triché pour gagner, alors même que ce n’était pas nécessaire, il se trouve en échange de son secret poussé par la Section Contact de la Culture à participer à jeu contre un peuple extraterrestre, les Azadiens. Pour ces derniers le jeu d’Azad est si important qu’il détermine la place de chacun dans la société, jusqu’à la fonction même d’Empereur.

Le peuple auquel Gurgeh est confronté est l’inverse exact du monde de tolérance dont il est issu. Hiérarchie et protocoles, racisme institutionnel, sexisme, sadisme... les Azadiens cumulent les tares. Et c’est peut-être le défaut de l’ouvrage. Car si avant cette confrontation le récit évoluait tout en subtilité, il tombe dans la caricature de notre humanité contemporaine avec une exagération presque grand-guignolesque. Difficile de faire fonctionner la suspension d’incrédulité face à ces extraterrestres qui, en dehors du fait qu’ils soient divisés en trois sexes, ressemblent bien trop aux humains actuels et passés. On ne peut croire qu’une autre espèce ait-pu évoluer pour nous devenir à ce point ressemblants. Il s’agit davantage d’une critique doucement parodique et moralisante de notre société, qui détonne avec l’ambiance d’un space opéra qui aurait pu par ailleurs apparaître cohérent.

En dehors de ce point, l'homme des jeux est un page turner. Son tour de force réside dans le fait que l’auteur maintien l’intérêt pour une série d’affrontements autour d’un jeu dont le lecteur ne connaîtra jamais la moindre règle, si ce n’est qu’il y a des cases, des cartes et des pions. Et pourtant, chaque manche est chargée d’une tension si bien décrite que l’on ne peut s’empêcher de poursuivre la lecture pour voir de quelle manière Gurgeh remportera la partie, quelles seront les réactions de ses adversaires, ou ce que prépare l’empereur Nicosar... La fin est presque abrupte tant on a été immergé dans l’histoire.

L’homme des jeux est un roman addictif au suspense haletant, qu’il est difficile de lâcher une fois entamé. Il souffre pourtant de défauts, comme ce peuple extraterrestre amené comme une satire de l’humanité, de manière trop démonstrative. Reste que l’ouvrage préfigure pour le cycle de la Culture un univers d’un potentiel et d’une richesse peu communs.
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Paru en France en 2009.
Autres livres de et avec Terry Pratchett : L'Hiverrier, Jeux de nains, La Longue Terre,La Longue Guerre

Et voici le - plus ou moins, selon les éditions - 32e volume du Disque Monde, Monnayé. Ce qui fait, mine de rien un des univers les plus développé de la fantasy, et sans doute l’un des plus attachants. Malheureusement, il faut bien le reconnaître, depuis quelques tomes, les perles se faisaient rares, et Pratchett, paix à son âme, nous livrait surtout une light fantasy honnête, pleine de fan-service pour les connaisseurs de l’univers, mais où il manquait ce je-ne-sais-quoi qui faisait la saveur des premiers volumes.

Là où s’enchaînaient des aventures plutôt variées avec moult rebondissements, le Disque-Monde de l’âge mûr verse de plus en plus dans le concept unique. Monnayé n’échappe pas à la règle, puisque l’intrigue tourne presque uniquement autour de l’invention du papier monnaie.
Nous nous retrouvons dans la capitale du Disque-Monde, Ankh-Morpork, dont on commence à bien connaître les recoins, en compagnie de l’escroc Moite von Lipwig, devenu ministre des Postes dans un précédent volume et qui désormais est propulsé à la tête de la banque par le seigneur Vétérini. Laquelle banque est également dans le viseur d’une famille de propriétaires véreux. Tout en leur échappant, Moite révolutionne le système bancaire en remplaçant la monnaie et la valeur or par des billets. C’est à peu près tout. Ah si, une vague sous-intrigue impliquant des golems arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Quant au gué des orfèvres, il est fade, ses personnages sont à peine cités.

Ne pas se méprendre, un Pratchett fait toujours du bien par où il passe, et le pavé se lit vite, grâce à une plume fluide. Le Disque-Monde sera toujours rafraîchissant. Le personnage du patricien Vétérini, dans toute sa froideur cynique, demeure appréciable, même si les ficelles commencent à être éculées. Les « Igor » - pour ceux qui ne connaissent pas l’univers, il s’agit des serviteurs de maîtres maléfiques, recousus façon monstre de Frankenstein, et dont l’auteur a fait une race à part entière - sont toujours délicieux.
Mais la sauce s’étire, la morale reste simpliste - la valeur d’une devise n’est pas faite d’or mais de forces vives, on n’est pas loin du niais - et l’on se surprend parfois à s’interroger « tout ça pour ça ? ». En effet, pour un volume centré sur l’univers de la banque, j’attendais à tout moment l’invention de la bourse et des traders, des délires sur la spéculation... Mais non, juste le papier monnaie.


Bref, un opus du Disque-Monde relativement épais pour un contenu sans doute plus pauvre que d’habitude. On continue d’aimer parce qu’est un univers que l’on suit depuis bien longtemps maintenant - depuis l’adolescence pour certains lecteurs - mais  c'est un univers qui, on doit le reconnaître à contrecœur, tourne un peu en rond depuis une dizaine de tomes, sauf quelques exceptions.
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Paru en France en 1997
Cette chronique a déjà été publiée dans la revue Présences d'Esprits n°83 (où vous trouverez également un interview de l'auteur)

Je découvre ce premier roman de Laurent Kloetzer après avoir lu les deux œuvres qu’il a co-écrites avec son épouse Laure Kloetzer. Je m’attendais bêtement à ce qu’il y manque quelque chose, comme si l’ouvrage allait être amputé de l’une des plumes. Il n’en est rien, Mémoire Vagabonde est une oeuvre bien différente d’un Anamnèse de Lady Star ou d’un Cleer, même si la technique narrative du récit menteur et elliptique y est également présente.

Mémoire Vagabonde se déroule dans un univers que l’on pourrait qualifier de fantasy romantique ou de fantasy de cape et d’épée. Le récit évoque davantage la distinction et les rapières d’une noblesse Renaissance que la chevalerie d’un Moyen-Age brutal employée par nombre d’auteurs fantasy.

Nous suivons Jaël, écrivain de son état, parcourir ce monde entre continents et océans afin de vendre ses mémoires. Mais très vite, ce qui aurait pu se contenter d’être une aventure divertissante se transforme, comme si l’auteur pas plus que le personnage ne pouvait échapper à ses démons.
Car dans ses mémoires, Jaël se présente en héros libertin et séducteur, remportant ses duels et tombant les cœurs. Après tout, il faut bien vendre les livres. Et pourtant, une force mystérieuse le pousse à ressembler à son personnage, comme si ce dernier prenait vie et lui soufflait les bons gestes à l’oreille. Est-il droitier ou gaucher, roux ou brun ? Cette dualité jette un flou sur chaque situation de Mémoire vagabonde : le lecteur se demande si ce qu’il lit arrive à Jaël l’écrivain ou à Jaël le personnage.

Au delà de cet aspect, la capacité d’évocation de Kloetzer est époustouflante. Il nous emmène littéralement dans cette cité gigantesque qu’est Dvern, où Jaël travaillera comme précepteur, avant de s’apercevoir qu’il s’agit plutôt d’un emploi d’amant, voire de simple pion.
Nous découvrirons ainsi des histoires parallèles avec des personnages empêtrés dans leurs propres guêpiers. Le quartier fermé de la « Petite Dvern » avec son prince, ses esclaves et ses habitants drogués est particulièrement réussi.

Mémoire vagabonde est un livre d’aventures, de duels à l’épée et de nobles demeures avec leurs valets et leurs intrigues. Mais c’est aussi un livre sur l’identité, une mise en abîme de l’emprise de l’écrivain sur son personnage, à moins que ce ne soit le contraire. Si l’on ajoute une écriture fluide, peut-être moins séquentielle que dans les ouvrages signés du double L., cela fait trois raisons de lire ce roman.
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Paru en France en 2009
Autres livres de et avec Terry Pratchett : Jeux de nains, La Longue Terre, La Longue Guerre

L’Hiverrier est le 31e tome du Disque-Monde, et dernier Terry Pratchett à être paru en poche au jour de cette chronique. L’auteur est hélas décédé il y a quelques jours.
L’Hiverrier constitue également le troisième volume d’un arc narratif mettant en scène le personnage de Tiphaine Patraque, après « Les Ch’tits Hommes Libres » et « Un chapeau de ciel ». Curieusement, celui-ci est estampillé « Les annales du Disque-Monde » alors que les deux premiers étaient en hors-série. Allez comprendre.

Quoi qu’il en soit, c’est bien le même univers, à savoir une fantasy parodique que l'on ne présente plus. Nous retrouvons donc Tiphaine Patraque, jeune sorcière de douze ans, et les Nac Mac Feegle, ces gnomes bleus écossais qui ne songent qu’à boire et à se bagarrer.
Suite à une danse à laquelle elle n’aurait jamais dû participer, Tiphaine séduit l’esprit de l’hiver, l’Hiverrier, qui se met en tête de devenir humain pour la retrouver, quitte à tout geler sur son passage.

Heureusement, cette trame principale reste assez accessoire, et c’est ce qui en fait peut-être le volume le plus réussi de la sous-série. Car, reconnaissons le, dans certains Pratchett, le plus intéressant réside souvent dans les petites scènes secondaires. Et pour le coup, le quotidien des différentes sorcières, parmi lesquelles l’innénarrable Mémé Ciredutemps, est juste délicieux. On découvre l’envers du décor et toutes les ruses de ces vieilles dames pour maintenir leur sombre réputation. Quand aux Nac Mac Feegle, ils sont toujours drôles dans leur manière délirante d’envisager le monde. Sans oublier les diverses descriptions, très visuelles. Terry Pratchett a cette manière de ne pas seulement décrire un paysage, mais de le décrire depuis un point d’observation. Il est, par exemple, l’un des rares auteurs à maîtriser la vue aérienne.

Si cet opus n’atteint pas les fulgurances des premiers Disque-Monde, il reste néanmoins agréable à lire. L’histoire de base sera vite oubliée, mais les nouvelles incursions dans les chaumières des sorcières valent le détour, et propulsent ce Pratchett dans le haut du panier.
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Paru en France en 2005
Autres livres de Peter F. Hamilton : L'Aube de la Nuit

L’étoile de Pandore est un space opéra fleuve d’un peu moins de 3000 pages que l’on retrouve en quatre volumes poche dans la langue de Molière. Peter F. Hamilton nous avait déjà habitué aux vastes sagas spatiales, notamment avec son cycle à succès l’Aube de la Nuit.

Dans l’étoile de Pandore, nous retrouvons une humanité propulsée rapidement dans l’avenir grâce à ses découvertes technologiques. Avec ses trous de ver, elle a pu coloniser des dizaines de systèmes solaires. L’humain y est quasi-immortel, car au-delà de ses rajeunissements physiques, sa mémoire est sauvegardée à sa mort pour être implantée dans un clone.
Humain qui n’en reste pas moins curieux, et décide d’envoyer un vaisseau pour aller voir de plus près une étoile et ses planètes qui ont été recouvertes d’une gigantesque barrière impénétrable : les fameuses sphères de Dyson. Et, sans rentrer dans les détails, voilà qui déclenche un conflit qui met en péril l’humanité elle-même.

Ne chercher aucune originalité dans les concepts de la saga. Trous de vers, engins spatiaux, intelligence artificielle, chemins forestiers qui permettent de glisser entre les mondes, sphères de Dyson, sauvegardes de mémoire et même la nature de la société extraterrestre... tout a déjà été vu et lu. Néanmoins, une fois que l’on considère ces idées comme un hommage à la SF, il faut reconnaître que quelques passages en mettent plein la vue. Vol en planeur dans une tempête géante, corps à corps épiques dans des armures à champs de force, chasse à la baleine velue par des aliens elfiques ou batailles spatiales. Le point de vue extraterrestre est également agréable à suivre. La démesure est bien écrite et certaines descriptions relèvent du tour de force.

Le défaut principal de l’étoile de Pandore réside dans le fait qu’il est très difficile de s’attacher aux personnages, trop nombreux. Le récit saute d’un point de vue à l’autre, de manière bien plus segmentée que, par exemple, dans l’Aube de la nuit. Chaque personnage est travaillé, mais davantage dans sa manière d’analyser les situations que dans son ressenti. Au final on en retire une narration froide et distanciée. Pour enrichir son univers, Peter F. Hamilton enchaîne les négociations politiques et les enquêtes, les alliances des uns et des autres, même quand elles ne mènent à rien. Certes les 200 dernières pages sont haletantes et l’on commence enfin à apprécier certains héros. Un peu tard, après tant d’hésitations, de trahisons, de suspicions qui au final noient un scénario simpliste : une guerre contre un ennemi implacable.

L’étoile de Pandore est un space opéra destiné soit à l'inconditionnel du genre, soit au néophyte qui ne sera pas frappé par le déjà-lu. Entre les deux, on ne passera pas un mauvais moment, on appréciera les technologies à grande échelle et le style très visuel de Peter F. Hamilton, mais il faudra pardonner des personnages trop nombreux pour être attachants et des longueurs inutiles.
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Paru en France en 2006

Cette série de Robin Hobb se décline, selon les éditions françaises, en 3 à 8 volumes. Si l’on retrouve le style inimitable que Robin Hobb a déployé dans d’autres séries au long cours, comme L’Assassin Royal ou Les aventuriers de la mer, Le soldat chamane marque néanmoins une fracture. Ce qui a déçu une partie du lectorat est justement ce que j’ai apprécié : le rythme plus lent qui rend l’atmosphère envoûtante et le côté très introspectif, davantage encore que dans l’Assassin Royal, m’a véritablement plongé dans la peau de l’anti-héros narrateur.

Du début à la fin, Le soldat chamane est un récit initiatique. Nous suivons depuis l’enfance Jamère Burvelle dans un univers fantasy inédit aux paysages variés, entre déserts, cités et forêts. Parmi les divers peuples qui occupent ce monde, deux s’opposent. Les hommes avec leur cavalerie, et les Ocellions, humanoïdes tachetés qui vivent dans les forêts, en symbiose avec la nature. Sauf que la forêt coupe un projet de route commerciale.

Second fils d’un militaire et donc destiné à l’armée, Jamère suit à l’âge de huit ans un entraînement dans le désert auprès d’un nomade particulièrement dur, avant de rejoindre une cité où il intégrera une école en vue de devenir officier dans la « cavalla » du Roi. C’est un véritable plaisir que de suivre les péripéties de ce jeune homme qui apprend la vie, les escapades en ville, les conflits avec certains camarades, les trouvailles pour remporter les épreuves... Avec toujours cet aspect mystique qui plane en fond, à travers un monde rêvé où les Ocellions sont peut-être plus réels qu’on ne le croit.

Mais après que l’école soit infectée par la « peste » des Ocellions, tout bascule pour Jamère. Il prend du poids jusqu’à devenir obèse, et sa famille le rejette, pensant qu’il se laisse aller. J’ai rarement lu en fantasy ou SF le thème de l’obésité et du regard de l’autre aussi bien traité. D’échec en échec, Jamère deviendra simple soldat et se rapprochera peu à peu de la forêt, jusqu’à intégrer le peuple Ocellion. Son obésité prendra alors un tout autre sens et la fin de la saga se termine avec un éclairage nouveau sur la magie de cet univers et les incompréhensions mutuelles.

J’ai lu dans un interview que Robin Hobb cherchait ce qui pouvait arriver de pire à ses personnages. Le soldat chamane en est l’illustration parfaite. Jamère fait de mauvais choix, il est rejeté, ses amours finissent mal, ses proches meurent, rien ne se déroule comme prévu. Même quand il devient une sorte de roi pour les Ocellions, cela finit par tourner mal. Le reproche qu’on pourrait faire à la saga est que cet acharnement du destin est un peu trop systématique. Mais Robin Hobb a le mérite d’éviter le cliché du héros intrépide et victorieux, et son sens de l’aventure n’est plus à prouver.


Comme toujours, les séries de Robin Hobb occasionnent quelques nuits blanches. Avec Le soldat chamane, nous évoluons dans un registre légèrement différent. Plus introspectif que jamais, le narrateur évolue dans un univers inédit et plus adulte, sans dragons ou navires qui parlent. Le grand thème de la tolérance, qui pourrait paraître niais chez d’autres, bénéficie ici d’un souffle mystique et envoûtant, souvent amer. C’est un Robin Hobb aussi sombre que ses précédentes saga étaient lumineuses.
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Paru en France en 1979

Premier volume de la série H2G2 (pour Hitch Hiker’s Guide to the Galaxy), le Guide du voyageur galactique est un incontournable de la SF humoristique et il était temps que je le découvre. Sauf que cette découverte est en demi-teinte. J’en attendais peut-être trop.

Dans H2G2, nous suivons les péripéties de l’anglais Arthur Dent, qui embarque dans un vaisseau spatial quelques secondes après la destruction de la Terre par les Vogons, des extraterrestres qui voulaient construire une voie express à la place.


Avec son compagnon Ford, il finit par se retrouver dans un engin volé par un président galactique à deux têtes, Zaphod, et découvre une mythique planète dont les habitants sont des... créateurs de planètes. Le grand secret de la Terre est sur le point d’être révélé. Au passage, nous croisons un robot dépressif, des souris intelligentes, un générateur d’improbabilité, un ordinateur qui prend quelques millions d’années pour donner la grande réponse à la vie, à l’univers et au reste.


Réponse qui, je n’évente rien, est 42.
Le pitch n’est guère plus touffu que celui du film, et l’ensemble est très court. On sent presque l’écriture radiophonique qui a donné naissance à l’univers avant de devenir un roman. H2G2 fait partie de ces ouvrages « entre deux », ces lectures rafraîchissantes qui font parfois du bien entre deux pavés conséquents. L’écriture de Douglas Adams est simple mais efficace, avec cet humour pince-sans-rire typiquement anglais, délicieux mais qui manque par moment de finesse. Au bout d’un moment, on se lasse de la ficelle trop souvent employée des dialogues incongrus et remarques détachées en plein milieu d’une situation improbable ou de mort imminente. Le principal reproche que je ferais est qu’il est quasiment impossible de s’attacher aux personnages qui sont essentiellement des commentateurs de situations, ou de s’immerger dans l’univers finalement assez sommaire. Tout à l’opposé, pour rester dans l’imaginaire humoristique, du foisonnant Disque-Monde de Terry Pratchett. Heureusement quelques trouvailles et des éclairs de génie dans certaines tournures sauvent largement le livre.


H2G2 est un bon moment de lecture marqué par un humour anglais omniprésent. Mais avec des ficelles comiques un peu répétitives et des péripéties succintes, il ne faut pas espérer un chef d’oeuvre de la subtilité. Nous sommes davantage dans une sorte d’objet filmique à lire, armé de pop-corn. A voir si le volume suivant, « Le dernier restaurant avant la fin du monde », maintient la recette.


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Livre de sang, le premier recueil de nouvelles de Clive Barker, est une référence du fantastique d’épouvante. D’autres volumes seront ajoutés par la suite, appelés les livres de sang. Les thèmes de Clive Barker sont classiques : fantômes, mort-vivants, tueurs et monstres. La structure est toujours la même : le récit commence par une scène de vie quotidienne et glisse doucement vers le surnaturel et l’horreur. Mais le traitement est intéressant. Les rebondissements prennent les clichés à contre-pied, brisant les attendus, souvent à coup d’humour noir. Le lecteur tourne les pages du Livre de sang en se demandant quelle nouvelle surprise l’auteur va lui réserver. Si je n’ai pas apprécié tous les textes de la même manière, j’ai aimé cette aptitude de Clive Barker à poser son décor, à prendre son temps pour asseoir une histoire, sans jamais se soucier d’être crédible ou non. Son univers est tellement à part que la question de la crédibilité ne se pose même pas. Nous sommes ailleurs.



Le train de l’abattoir : j’ai eu un peu de mal à entrer dans cette nouvelle, sans doute parce que j’avais déjà vu le film qui en est tiré, « Midnight Meat Train », et que je connaissais donc la fin. Reste l’ambiance, la découverte de ces meurtres rituels dans une rame de métro, admirablement décrite.

Jack et le Cacophone : un texte délicieux, le seul du recueil qui reste dans le registre de l’humour noir de bout en bout. Il raconte ce duel entre un homme et le démon qui hante son logement. Le pauvre démon s’efforce de terroriser sa victime de toute les manières possibles, sans jamais y parvenir, l’homme rationalisant absolument tout les événement inexplicables.

La Truie : la nouvelle qui m’aura le plus marqué, avec cette lente progression vers l’horreur. Un éducateur vient d’être embauché dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Mais si l’un des adolescents semble être le souffre douleur de tous les autres, quelque chose de bien plus atroce se trame, et tout est lié à la ferme au fond de la cour. A une truie maléfique qui semble avoir goût pour la chair humaine et à laquelle doit être livré l’adolescent.

Les feux de la rampe : un texte plutôt expérimental sur l’univers du théâtre. Dans un petit théâtre qui menace de fermer, certains acteurs et organisateurs sont peu a peu remplacés par des morts-vivants qui jouent la vie comme ils joueraient un rôle. Malheureusement, j’ai trouvé cette nouvelle un peu trop démonstrative dans sa volonté de jouer la métaphore.

Dans les Collines, les Cités : le concept le plus original et surréaliste du recueil. Un couple homosexuel se perd dans des collines yougoslaves et se retrouve pris au milieu d’une bataille inconcevable : celle de deux cités qui s’affrontent, via des géants composés de leurs propres habitants. Les citoyens, femmes et enfants compris, harnachés entre eux, s’amalgament en humanoïdes gigantesques qui déplacent tant de masse qu’à chaque pas ils s’écrabouillent entre eux, dégorgeant des marées de sang. L’idée est complètement barrée mais terriblement jouissive.



Livre de sang permet de mesurer tout le talent de Clive Barker. Pas de gore, ni d’horreur pour l’horreur. Pas non plus de volonté de maintenir un certain réalisme comme le fait Stephen King. Simplement un subtil décalage de la réalité vers quelque chose de fiévreux, malsain, et à la fois tellement proche de nos cauchemars. Difficile après ça de ne pas chercher les autres œuvres du maître.
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